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Iran / France: L’envoûtement pour le turban

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 Le mensuel Afrique Asie: Par Philippe Tourel – Par la voix de diplomates, chercheurs ou journalistes, Téhéran est parvenu à distiller sa propagande. Jusqu’à ce que le peuple prouve que le régime est loin d’être ce qu’en ont fait croire ses thuriféraires. L’Iran est bien compliqué pour un observateur étranger. Avec un peuple qui se soulève pour renverser la dictature du chah réputée solide et réaliser une révolution teintée de spiritualité à la fin du XXe siècle. Et, trente ans plus tard, pour tenter de faire tomber l’une des tyrannies les plus terribles inspirant et incitant, à travers le monde, une pléthore de mouvements terroristes empreints d’un islam déformé et obscurantiste. L’Iran est-il sur le point d’accomplir ce qui pourrait être la première grande révolution XXIe siècle ? Ce peuple compliqué n’a pas une histoire banale. Une dictature religieuse, éloignée des modèles classiques et des expertises cartésiennes, ajoute à la complexité. 

 

Convoitises
Malgré tout, la situation actuelle aurait pu se comprendre si les convoitises portant sur les richesses de ce pays n
’avaient pas conduit à une désinformation certaine. Celle de tous ceux  » large éventail !  » qui ont un intérêt dans le maintien de la dictature religieuse. La victime est le peuple, qui voit lui échapper ses ressources, sa fierté et sa liberté. Un peuple pourtant qui, une fois de plus, s’est mis en marche contre vents et marées pour s’émanciper, et qui suscite l’admiration des autres nations. Un peuple que l’on a souvent dit divisé, mais qui est conscient de sa force quand il lance : « N’ayez pas peur, nous sommes tous ensemble ! », et qui montre son unité et son indépendance.

 

Ce peuple a été abandonné à son sort par la communauté internationale. Plusieurs décennies de connivence entre l’Occident et les dignitaires de ce régime  « durs » ou « modérés » , pour préserver des intérêts commerciaux et parfois stratégiques, ont ruiné le bien-être des Iraniens.

 

Les affaires avec une dictature ne sont jamais honorables. Elles deviennent scandaleuses quand elles sont subordonnées à la répression de l’opposition. Alors, si l’on ne veut pas renoncer aux bénéfices, il faut trouver un moyen de cacher l’interlocuteur indigne sous le masque de la respectabilité. À celui qui veut comprendre, on rétorque : « Circulez, il n’y a rien à voir » ; on lui rabâche que l’on fréquente un État comme les autres, que l’Iran des mollahs n’a pas commis de pogroms ni exterminé ses minorités, qu’il n’a pas instauré un apartheid systématique contre la moitié de sa population, les femmes, ni envoyé ses enfants sur les champs de mines de la guerre avec l’Irak, et encore moins exercé les pires tortures dans ses prisons. On fait comme si son ambassade était fréquentable.

 

Le journaliste Vincent Hugeux relevait, dans un article de l’hebdomadaire français L’Express (1), les invités d’un « somptueux cocktail dînatoire » de l’ambassadeur d’Iran à Paris : « Parmi eux, l’ancien ministre des Affaires étrangères et ex-président du Conseil constitutionnel Roland Dumas, ainsi que le chef historique du Front national Jean-Marie Le Pen, familier des réceptions de la République islamique. […] Dans les salons cossus de la rue Fortuny (XVIIe arrondissement), on croisait aussi l’universitaire Gilles Kepel, le député UMP [le parti au pouvoir] de Seine-et-Marne Didier Julia […], ainsi qu’une cohorte de diplomates tricolores à la retraite. »

  

En somme, un cocktail imbuvable dhommes politiques, de chercheurs, de journalistes et d’anciens ambassadeurs qui constituent la « cohorte » des amis de l’Iran des mollahs. Quel que soit le pouvoir en place, ces gens trouveront à justifier leur présence à l’ambassade des mollahs.

 

 

Nathalie Goulet
Parmi « les amis du turban » en France, pour reprendre l’expression du site Internet d’information Iran Focus, on peut répertorier un député socialiste et un député de droite qui, de retour d’Iran, découvrent que le programme nucléaire iranien n’est pas si dangereux, que le régime des mollahs doté de la bombe atomique n’est pas si inquiétant. Parmi ceux qui fréquentent les représentants de ce pouvoir, citons la sénatrice Nathalie Goulet, la chercheuse Faribah Adelkhah. On entend aussi beaucoup l’économiste Thierry Coville, et surtout l’ancien ambassadeur, François Nicoullaud…

  

Ce diplomate à la retraite vient de former avec quelques autres une Association d’amitié France-Iran. Ambassadeur de France à Téhéran de 2001 à 2005, son mandat correspond à la période de rapprochement de Paris avec le régime clérical et la signature de contrats avantageux pour les firmes françaises dont Total, Alcatel, Renault, Peugeot, etc., la vente de matériels militaires et de sécurité. Il ne serait pas étonnant de découvrir qu’une partie du matériel répressif utilisé contre les manifestants soit d’origine française.

 

La mission de lobbying de l’association de Nicoullaud consiste à « améliorer les relations, actuellement exécrables, entre les deux pays en raison du différend sur les ambitions nucléaires de la République islamique » (2). En 2003, il accompagnait Dominique de Villepin lors de la fameuse rencontre à Téhéran avec Kamal Kharazi, alors ministre des Affaires étrangères, pour marchander la non-ingérence iranienne en Irak et quelques contrats juteux, en contrepartie d’une rafle tragique contre les opposants iraniens à Auvers-sur-Oise, en France. Plus tard Nicoullaud s’est félicité dans un journal iranien de cette opération contre les Moudjahidine du peuple en France (3). C’est lors de cette rencontre que Kharazi a remercié Villepin pour le matériel de sécurité et de vision de nuit (4) supposé servir pour la lutte contre les trafiquants mais qui est utilisé pour réprimer les opposants kurdes et baloutches aux frontières. Aux journalistes qui l’accompagnaient dans l’avion vers Téhéran, Villepin a déclaré, entre deux louanges sur la richesse de la poésie persane : « N’oublions pas que l’Iran des mollahs est une démocratie – particulière et encadrée, je vous l’accorde, mais le peuple vote. » 

 

Démocratie pour les rapaces enturbannés ou Pasdaran, soit ! Mais certainement pas pour le peuple iranien. Même son de cloche du côté de Christophe de Margerie, patron de Total qui a déclaré au journal Le Monde : « l’Iran est un pays de 65 millions d’habitants. Il a une forme de démocratie et nous avons des liens historiques avec lui. » (5)

 

Étonnant de voir combien l’exploitation d’un peuple suscite l’intérêt pour son histoire et sa poésie ! Ce n’est pas seulement à titre de ministre des Affaires étrangères que Villepin s’est rendu en Iran. En novembre 2008, il est allé voir son ami Ahmadinejad dans le cadre de la Rencontre internationale des maires des grandes villes d’Asie. Un événement organisé à Téhéran pour démontrer que le régime n’est pas si isolé qu’on le prétend. Peu importe que Villepin ne soit ni élu local ni asiatique.

 

Les « amis du turban » ont eu cette manie de vanter les vertus de la « vie démocratique » et de la « dignité des élections en Iran » jusqu’à ce que le peuple iranien, par sa révolte, dévoile bien des mensonges. Ainsi, dans son livre intitulé Le Turban et la rose (Ramsay, 2006), Nicoullaud écrit : « Si là où il y a surprise, il y a démocratie, l’Iran, à l’occasion des élections nationales, et malgré toutes les entourloupes, est capable de vraies surprises, de vraies bouffées de vie démocratique. » Il est vrai que la surprise du peuple a été grande quand on a sorti Ahmadinejad des urnes… Il dit encore : « Quoi qu’il arrive, l’on gardera le souvenir des journées d’élections iraniennes, fort bien organisées, empreintes de toute la dignité requise, et de leurs bureaux de vote à l’ambiance placide, où les responsables du bon ordre offrent des bonbons aux visiteurs. » À ceux qui ont vu les images du visage ensanglanté de Neda abattue par les membres de la milice du Bassidj d’en juger.

 

Les « sources neutres » que les médias consultent à tour de bras répandent depuis des années des mythes faussés sur l’Iran qui déconcertent l’observateur le plus assidu et le plus passionné. Or, la désinformation consiste justement « à propager délibérément des informations fausses en les faisant apparaître comme venant de source neutre ou amie pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire », selon le chercheur français sur l’information François-Bernard Huyghe.

 

Courtisans et imposteurs
Les amis du turban propagent d
’autres mythes en France. Ils s’efforcent de faire croire que le programme nucléaire du régime est soutenu par l’ensemble de la population, que le guide suprême est tout ce qui a de plus recommandable. Nicoullaud ne disait-il pas, sur la chaîne parlementaire LCP, le 18 avril 2008 : « Le guide suprême a tous les pouvoirs mais ne gouverne pas, ce n’est pas un dictateur. » Les médias ont pu constater par la suite combien il avait vu juste.

 

Autre « source neutre » : le géographe Bernard Hourcade qui se félicitait avec enthousiasme (6), en octobre 2003, de voir la firme automobile Renault décider « de réaliser le premier investissement industriel étranger de grande ampleur en Iran depuis 1979 ». À l’occasion de la sortie d’un ouvrage sur Téhéran, ce chercheur a vu son livre préfacer par le maire de la ville, un certain Mahmoud Ahmadinejad. Il lui renvoie la balle après sa première élection à la présidence : « J’étais récemment en Iran et le débat politique est ouvert, critiquant tout le monde. » Il poursuit : [Ahmadinejad] « mobilise des foules et il a effectivement un pouvoir. Il a obtenu 70 % des voix contre Rafsandjani, c’est pas mal. Il a réussi à mobiliser les gens. […] Il ne faut pas diaboliser Ahmadinejad. » (7)

 

Mais souvent, « plus un mensonge est proche de la vérité, plus il est efficace ; et la vérité elle-même, lorsque l’on peut en faire usage, est le meilleur des mensonges », disait l’écrivain russo-américain Isaac Asimov. Ainsi, à la question de savoir si, après les événements de décembre 2009, c’est « la fin du gouvernement d’Ahmadinejad ? », Hourcade répond : « Non, pas dans l’immédiat. Un consensus très large existe en Iran pour sauvegarder à tout prix le système républicain. Ainsi, même l’opposition préférerait qu’Ahmadinejad reste à la tête du gouvernement jusqu’à la fin de son mandat, en 2013. » (8) De quelle opposition s’agit-il ? De la grande majorité du peuple iranien qui descend dans la rue ? Certainement pas.

 

Les médias n’ont pas encore pris la mesure de la supercherie. Personne n’a pris la peine de jeter un coup d’œil sur les positions des experts attitrés de l’Iran il y a huit mois. Quelques organismes commencent à prendre leur distance comme, la Délégation aux affaires stratégiques (Das) du ministère de la Défense, qui n’autorise plus certains chercheurs, qu’elle avait l’habitude de solliciter, à écrire des analyses sur l’Iran. La Das les considère trop « favorables à Téhéran ». Bernard Hourcade en fait partie.

 

Les « sources neutres » se trahissent et sortent de leur couverture de « chercheurs » quand ils évoquent avec hystérie, parfois avec haine, leur opposition à la résistance iranienne, et particulièrement aux Moudjahidine du peuple. Comment comprendre la hargne de Hourcade face au journaliste de la chaîne parlementaire après la diffusion d’un reportage sur l’Ompi : « C’est surréaliste de discuter ainsi, sur une chaîne nationale française, longtemps des Moudjahidine ! » (9) Il fallait donc les censurer ? Il ajoute : « Ils sont à la fois marxistes, trotskistes et khomeynistes. » Entend-on bien les propos d’un chercheur, ou plutôt ceux d’un lobby ?

 

Aveuglement ou cynisme ?
L
’insurrection, l’échec de réformer le régime de l’intérieur, le fiasco des négociations sur le nucléaire, la répression sanglante mais aussi l’affaire de la jeune Française Clotilde Reiss obligent les apologistes du régime à devenir plus prudents, à changer de discours et même à critiquer timidement le régime, tout en continuant à refuser l’hypothèse de la chute imminente de ce régime : « Aujourd’hui, le gouvernement iranien est très fort. Même si les résultats officiels sont éminemment contestables, Ahmadinejad a été élu et il est très probable qu’il ira jusqu’au bout de son mandat de quatre ans. Le pouvoir est prêt à tout pour maintenir le régime », répétait Hourcade dans Le Monde du 28 décembre 2009. Face à cette situation, que doit faire la communauté internationale ? « Dans l’immédiat, l’important est de ne rien faire », a répondu Nicoullaud dans le même journal du 1er janvier 2010.

 

Tant que les Iraniens étaient muselés et n’osaient pas s’exprimer au péril de leur vie, on pouvait dire n’importe quoi dans les cafés parisiens. Les mollahs manipulateurs auraient pu abuser quelques chercheurs et diplomates naïfs. Aujourd’hui le courage des Iraniens balaie les mythes. Le 18 septembre, journée de Qods, le peuple criait : « Nous ne voulons pas d’arme nucléaire », mettant fin à la légende selon lequel il soutiendrait le régime dans son programme nucléaire.

 

 Le jour de l’Achoura, les Iraniens ont récupéré les symboles religieux pour ôter au régime toute légitimité religieuse. En brûlant les photos de Khomeiny et de Khamenei, les deux emblèmes du pouvoir, ils ont montré leur refus et leur mépris pour l’ensemble de ce système. Dos au mur, le pouvoir a répondu par une répression sanglante. Le temps est venu d’avouer les erreurs passées. Persister à cautionner ce régime serait aussi cautionner le bain de sang qu’il prépare.


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(1) Publié le 22 octobre 2008 sur le site de L’Express.
(2) Lire sur le blog de Georges Malbrunot.
(3) Journal Iran, 26 juillet 2003.
(4) Si vous le répétez je démentirai, Jean-Claude Maurice, Éd. Plon.
(5) Le Monde, 5 octobre 2007.
(6) Le Monde diplomatique, février 2004.
(7) France Culture, 23 juillet 2008.
(8) Le Matin (suisse), 28 décembre 2009.
(9) LCP, 18 avril 2008.

http://www.afrique-asie.fr/_medias/dossiers/Iran.pdf

 

 

 

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