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La main tendue de Washington

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Le Monde, 5 juin – de Thérèse Delpech – L’administration de George W. Bush semblait la moins à même de proposer l’ouverture de discussions avec Téhéran. L’anathème lancé par Washington contre les pays de l' »axe du mal » – où l’Iran se trouvait en bonne place -, les discours sur le « changement de régime », le grand projet de démocratisation du Moyen-Orient, tout cela ne prédisposait guère les Etats-Unis à faire en 2006 ce qu’aucune administration n’avait osé depuis 1979, quelle que soit l’évolution politique en Iran.

Et d’ailleurs, le moment semblait particulièrement mal choisi. L’Iran dit ouvertement qu’il « se moque » des demandes du Conseil de sécurité ; le nouveau président iranien ne cesse de répéter qu’il veut « rayer Israël de la carte » ; il propose de faire bénéficier d’autres pays de la technologie nucléaire ; et il affiche à chaque occasion ses regrets pour la belle époque de l’ayatollah Khomeiny. Quand on y songe, Bill Clinton était en bien meilleure position pour lancer une initiative de ce type : avec le président Khatami à Téhéran et un programme nucléaire beaucoup moins avancé qu’il ne l’est aujourd’hui, les risques étaient bien moindres. Mais l’obsession des années 1990 aux Etats-Unis était le contrat russo-iranien de la centrale de Boucheir, qui a envahi tout le champ diplomatique, et que Washington s’est finalement résolu à accepter en 2005, convaincu par les arguments des Européens.

L’ouverture diplomatique de Washington à l’égard de Téhéran le 31 mai mérite donc des explications. Elle montre en tout premier lieu que le dossier nucléaire iranien n’est pas entre les mains du Pentagone, comme on veut trop souvent le croire, mais bien du département d’Etat. Les rapports de confiance très étroits qui existent entre George Bush et Condoleezza Rice ont été décisifs. Pendant que l’on s’interrogeait sur les différentes routes que pourraient prendre les avions, sur les cibles qu’ils pourraient frapper, et sur les représailles de l’Iran à l’attaque américaine, l’initiative diplomatique gagnait du terrain depuis quelques mois.

En créant la surprise, Condoleezza Rice a aussi fait la preuve qu’elle a gagné une longue et importante bataille au sein de l’appareil d’Etat, notamment envers l’équipe du vice-président, Dick Cheney. Il y a à cela une première raison, qui est simple. Elle a convaincu le président que les Etats-Unis devaient éviter autant que faire se peut de se trouver devant le choix suivant : soit accepter une arme nucléaire iranienne, soit lancer une opération militaire – même strictement aérienne – contre l’Iran.

Accepter une arme nucléaire iranienne serait difficile après avoir dit et répété – comme l’ont d’ailleurs fait les capitales européennes – qu’un Iran nucléaire serait « inacceptable ». Or les échéances se rapprochent. L’Iran ne cesse depuis le début de l’année de fournir des preuves non seulement de sa volonté – mais peut-être aussi de sa capacité – d’aller plus vite qu’on ne le croyait jusqu’alors. Les centrifugeuses sont assemblées à un rythme qui rend crédible la présence à Natanz de 3 000 machines à la fin de cette année, et le temps nécessaire pour produire la quantité nécessaire à un engin serait alors d’un an supplémentaire. Certes, la matière fissile n’est pas tout pour une arme nucléaire, mais c’est la partie la plus délicate. Dans ces conditions, les prévisions américaines d’une arme nucléaire « dans cinq à dix ans » doivent être revues à la baisse.

Mais si l’acceptation d’un Iran nucléaire est exclue en raison de ses conséquences régionales et internationales, il ne reste guère que deux solutions pour Washington : retarder le programme en obtenant la suspension de l’enrichissement – par un « deal » ou des sanctions -, ou préparer une attaque, la seconde branche de l’alternative que Washington souhaite éviter. Après l’Afghanistan et l’Irak, ce serait en effet la troisième intervention militaire des Etats-Unis, et le soutien du Congrès, indispensable, est loin d’être acquis. Dans ces conditions, gagner du temps présente de réels avantages.

La seconde explication est qu’il s’agit là pour Washington de la seule façon de démontrer aux Américains, démocrates ou républicains, mais aussi aux grands acteurs de cette crise, que tout a été tenté pour faire revenir Téhéran à la raison, y compris l’offre, jusqu’alors impensable, d’un dialogue direct. Si l’Iran souhaite parler à Washington, comme il l’a prétendu dans une lettre il est vrai plus insultante qu’engageante, autant le prendre au mot. Et si Téhéran ne saisit pas l’offre qui lui est faite, Washington pourra espérer obtenir enfin de Moscou et de Pékin un soutien pour des sanctions graduées. Ce dernier objectif est transparent. Il explique le moment choisi pour l’annonce américaine, juste avant une réunion à Vienne sur les incitations économiques, commerciales, énergétiques et politiques que les Européens étaient prêts à faire à Téhéran, mais aussi en cas de refus sur les sanctions.

Cette stratégie a payé. D’emblée, avant même la tenue de cette réunion capitale, les Etats-Unis ont reçu le soutien de Moscou, de Pékin, mais aussi de Mohamed ElBaradei, le directeur général de l’AIEA. Et les résultats annoncé le 1er juin à Vienne sont inespérés : les cinq membres permanents et l’Allemagne sont parvenus à un accord sur la base de l’approche européenne : incitations et sanctions. Nul doute qu’un tel résultat eût été impossible sans l’initiative du département d’Etat.

Washington a donc choisi une voie où il ne pouvait guère perdre. Ou bien l’Iran fait enfin ce qui lui était demandé depuis des mois et revient à la suspension de toutes ses activités d’enrichissement et de retraitement, et c’est une incontestable victoire, ou bien Téhéran maintient sa position intransigeante, et l’accord sur les sanctions permet désormais d’exercer une vraie pression.

Les premières réactions en Iran ont été négatives, mais il faut laisser la réflexion faire son oeuvre. Car personne ne peut ignorer à Téhéran que les activités dont il est question n’ont aucune justification civile : même en admettant que l’uranium enrichi de Natanz ait pour objectif de fournir du combustible à l’unique centrale qui se trouve sur le sol iranien – celle de Boucheir de conception russe -, les codes russes seraient indispensables pour le faire. Or personne n’envisage à Moscou de procurer ces codes à Téhéran. En refusant l’offre qui lui est faite, Téhéran avouerait donc ouvertement son ambition militaire. Si les Iraniens ont une sensibilité bien compréhensible à l’exercice de leurs « droits » au nucléaire civil – que personne ne leur dénie, pas même les Etats-Unis -, il est beaucoup moins sûr qu’ils soutiendraient un projet militaire qui ne leur a jamais été révélé et qu’ils risqueraient de payer cher, au moment même où ils attendent une amélioration de leurs conditions de vie. En outre, après avoir si souvent répété que l’arme nucléaire était contraire à l’islam, comment expliquer le choix de la produire ?

Personne ne sous-estime l’intelligence tactique de Téhéran. Mais à malin, malin et demi. Dans la partie de poker qui se joue sur le programme nucléaire iranien, l’avantage semble être passé le 1er juin dans le camp adverse. Pour combien de temps ?

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