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Mohamed ElBaradei pense que « l’Iran ne sera pas une menace dès demain »

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Le Monde, 23 octobre – Où en est la coopération de l’Iran avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à propos de laquelle vous devez rendre un rapport en novembre ? A l’ONU, la Russie a bloqué toute nouvelle sanction contre Téhéran avant la fin de ce délai. Pourrait-il être prolongé ?

L’Iran s’est dit prêt, voici quelques mois, à discuter avec nous des questions restées en suspens (sur son programme nucléaire). Cela correspond à une demande faite par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis plusieurs années, et c’est le coeur de notre mandat : clarifier les questions en suspens, cela signifie être en mesure de dire que les activités passées et présentes de l’Iran sont « propres ».

Cela nécessitera un certain temps, car il s’agit d’avoir accès à des personnes, à des documents, à des installations. Nous ne sommes pas naïfs. Nous ne pensons pas que nous donnons la possibilité à l’Iran de faire traîner les choses. Avant la fin du mois de novembre, je dois rendre un jugement sur le sérieux de l’Iran, sur le fait qu’il agisse, ou non, de bonne foi. C’est un test décisif pour l’Iran. S’ils ratent cette opportunité – et je le leur ai dit – alors la communauté internationale dira : nous avions raison de ne pas faire confiance à l’Iran.

C’est une phase cruciale. Vais-je pouvoir achever ce processus en novembre ? Je le voudrais. Mais cela pourrait durer jusqu’en décembre. Disposer de deux, trois, ou quatre semaines de plus pour un processus qui dure depuis des années n’est pas le problème.

– Votre approche a été critiquée par certains responsables occidentaux qui y voient un allégement des pressions sur l’Iran, alors qu’il poursuit ses travaux nucléaires. Paradoxalement, le risque de scénario militaire ne pourrait-il pas en être accru ?

On ne parle de l’usage de la force que lorsque tous les moyens de la diplomatie ont été épuisés. Or, nous avons encore beaucoup de temps pour utiliser tous les outils de la diplomatie, en incluant des sanctions, le dialogue, toutes les « carottes » et tous les « bâtons » dont on dispose. Je ne peux pas juger des intentions, mais à supposer que l’Iran ait l’intention de se doter de la bombe nucléaire, il lui faudra encore entre trois et huit années pour y arriver. Tous les services de renseignement s’accordent là-dessus.

Je veux détourner les gens de l’idée que l’Iran sera une menace dès demain, et que nous nous trouvons maintenant devant la question de savoir s’il faut bombarder l’Iran ou le laisser avoir la bombe. Nous ne sommes pas du tout dans cette situation. L’Irak est un exemple criant du fait que, dans de nombreux cas, l’usage de la force exacerbe le problème au lieu de le résoudre.

– Quel commentaire faites-vous à propos des raids aériens menés le 6 septembre par Israël en Syrie ? Selon la presse américaine, ces frappes visaient des sites où se construisait un réacteur nucléaire basé sur des éléments en provenance de la Corée du Nord. Ces informations sont-elles fondées ?

A l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), nous avons reçu zéro, et je souligne « zéro », information allant dans ce sens. Nous avons contacté les Syriens, ainsi que les agences de renseignement étrangères. Nous avons dit : si l’un d’entre vous a la moindre information montrant qu’il y avait des éléments liés au nucléaire, évidemment, nous serions contents d’enquêter là-dessus. J’ose espérer, franchement, qu’avant que les gens en viennent à bombarder et à utiliser la force, ils viennent nous voir pour signaler leurs préoccupations. Nous serions alors allés sur place pour vérifier. Nous n’avons pas d’indication montrant que c’est nucléaire. Tant que nous ne recevrons pas d’information allant dans ce sens, nous ne pourrons pas faire grand-chose.

– Dans le suivi que vous avez fait jusqu’à présent des activités nucléaires de la Corée du Nord, avez-vous trouvé la moindre indication d’un lien, ou de transferts, vers la Syrie ?

Nous ne disposons pas d’informations de cet ordre. Concernant la Corée du Nord, nous avons été les premiers à aller en 1992 au Conseil de sécurité de l’ONU pour dire que quelque chose était problématique dans ce pays. Nous ne cachons pas les faits. Mais pour pouvoir agir avec autorité, nous devons disposer d’informations.

– Comment cette action militaire israélienne en Syrie pèse-t-elle, selon vous, sur le dossier nucléaire iranien ?

Je dois vraiment savoir – bientôt j’espère – ce qui s’est passé exactement en Syrie. Certains ont tendance à parler un peu vite de l’usage de la force, en brandissant cette idée de « guerre juste » ou de « guerre préventive ». La Charte de l’ONU édicte clairement les cas spécifiques dans lesquels la force peut être autorisée : dans un cas d’autodéfense face à une attaque imminente, ou alors lorsqu’une décision collective est prise par le Conseil de sécurité de l’ONU s’il juge que la paix et la sécurité internationales sont menacées.

C’est pourquoi, lorsqu’il est question d’employer la force sans explication, je deviens très préoccupé. J’espère obtenir une explication (sur le raid en Syrie), indiquant notamment en quoi il s’agirait d’un cas d’autodéfense. Je ne le sais pas. Y a-t-il un rapport avec le nucléaire ? Y a-t-il un rapport avec l’Iran ? Ce sont des questions importantes. J’ajoute une chose. Lorsque les Israéliens ont détruit le réacteur nucléaire de recherche de Saddam Hussein en 1981 (Osirak), la conséquence a été que Saddam Hussein a fait basculer son programme dans la clandestinité. Il a commencé à mettre en place un programme nucléaire militaire massif, « underground ». L’usage de la force peut repousser les échéances, mais il ne traite pas les racines du problème.

Propos recueillis par Natalie Nougayrède

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