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A Nadjaf et Karbala, les Iraniens sont partout sauf dans le coeur des Irakiens (Reportage)

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ImageLe Monde: Par Patrice Claude, Envoyé spécial – Autour des mausolées à coupoles d’or dédiés aux imams du chiisme mondial – Ali, gendre du Prophète enterré à Nadjaf, Hussein et son frère Abbas, petits-fils du même à Karbala -, des milliers de pèlerins iraniens en groupes organisés attendent sagement de passer à la fouille avant d’entrer. Larges abayas noires pour les femmes, vestons pour les hommes. Seul l’oeil exercé d’un Irakien peut différencier les nationalités. "La manière de porter le voile, les chaussures, l’allure générale, on ne peut pas s’y tromper", dit Ahmed Ali, journaliste local.

Ce ne sont pas ces pèlerins, habitués à faire le voyage jusqu’ici depuis des siècles, qui inquiètent les Américains. Pour l’administration Obama, qui s’apprête à rappeler l’essentiel de son corps expéditionnaire d’ici à la fin août, "la" question est : le pouvoir irakien qui sortira des urnes le 7 mars sera-t-il aussi bien disposé envers eux ou peut-il être plus philo-iranien ? Autrement dit, le second producteur potentiel d’or noir au monde, va-t-il, au bout du compte, tomber dans l’escarcelle de Téhéran alors que c’est l’Amérique qui a dépensé 700 milliards de dollars pour le conquérir il y a sept ans ?

La semaine passée, selon The New York Times du 25 février, le général Ray Odierno qui commande les troupes, a discrètement briefé le gouvernement irakien. D’après ses renseignements, "l’Iran interfère dans le processus politique irakien, fournit argent, matériel de campagne et formation politique à divers partis et candidats de son choix. Il s’efforce de créer des alliances entre ceux qui lui sont favorables." A commencer par Ahmad Chalabi, ex-favori de l’administration Bush et agent double selon Washington, que Téhéran "aimerait voir" à la place de l’actuel premier ministre, Nouri Al-Maliki, lui-même bien en course pour un second mandat.

Bien sûr, comme souligne l’excellent dossier publié fin février par International Crisis Group (ICG), l’Etat irakien est encore "si faible, sa souveraineté si perméable et sa classe politique si divisée que c’en est presque une invitation à l’ingérence". La Jordanie, la Syrie, l’Arabie saoudite, les Emirats du Golfe et les Etats-Unis eux-mêmes, ne se privent pas, à titre "privé" ou étatique, de tenter d’influer sur ce qui se passe à Bagdad. L’Irak se reconstruit et s’il lui reste un long chemin à faire avant de retrouver stabilité et prospérité, il est important, pour ses voisins et au-delà, de s’y placer maintenant.

"Ils restent perses"

Pour trouver la trace de "l’influence iranienne palpable, qui s’étend à tout le pays et à son élite politique" comme l’affirme ICG, la visite de Nadjaf et Kabala – les deux villes saintes de l’islam chiite dont se réclament 60% des Irakiens et 90 % des Iraniens – s’imposait. Premier constat : aucune de ces villes d’un demi-million d’habitants, au sud de Bagdad, n’arbore dans ses rues, les immenses affiches glorifiant l’ayatollah Khomeiny ou son successeur à la tête de la République islamique Ali Khamenei, omniprésentes dans la banlieue sud chiite de Beyrouth par exemple.

Les deux cités, dont l’une, Karbala, compta jusqu’au tournant du XXe siècle jusqu’à 75 % d’habitants d’origine perse, vivent toujours essentiellement des pèlerinages. Les commerçants irakiens entretiennent avec les clients une relation compliquée. "On a besoin d’eux mais on ne les aime pas beaucoup", glisse Hassan Abou Zeinab, joailler à Karbala. A Nadjaf, l’Iran s’apprête pourtant à livrer un hôpital de 400 lits. Un autre sera construit à Karbala. Huit vols par semaine relient désormais les deux villes à Téhéran et Mashad. Des projets économiques communs sont en cours. Les deux pays sont indiscutablement plus proches que jadis. Mais comme disent tous les Irakiens rencontrés, "nous sommes arabes, ils restent perses".

Pour eux, choisir entre l’Iran et l’Amérique n’a pas grand sens. "Nous avons 1 400 kilomètres de frontière commune avec l’Iran. Les Américains vont rentrer chez eux", rappelle le professeur Hayder Sayyed Salman qui enseigne les sciences politiques à Nadjaf. "Le problème n’est pas tant les Iraniens, ajoute-t-il, que leur régime. Regardez, y a-t-il un seul parti en course pour les élections qui affirme ouvertement sa sympathie pour Téhéran ? Pas un, et cela veut tout dire."

Que des Gardiens de la révolution iranienne mènent ici des opérations clandestines et livrent des armes à des milices chiites ne fait guère de doute. Comme le fait que l’Iran dépense "au moins 20 millions de dollars par mois" selon les services américains, pour influencer des partis politiques, dont le Conseil suprême islamique, fondé à Téhéran en 1982, et son allié le courant sadriste dont le chef, Moqtada Al-Sadr qui s’est replié à Qom, la ville sainte iranienne, depuis près de trois ans. Cela dit, confie Salah Al-Obeidi, porte-parole d’Al-Sadr à Nadjaf, "les Iraniens ont commis tant d’erreurs ici" qu’il ne faut pas s’inquiéter outre mesure.

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