Une enquête spéciale de Reuters révèle que l’un des plus importants réseaux de jeux d’argent illégaux au monde est intégré à l’opération de contournement des sanctions iraniennes, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, via une plateforme d’échange de cryptomonnaies sans licence à Dubaï.
Cette plateforme, baptisée « Shelbit », a traité au moins 4 milliards de dollars de cryptomonnaies depuis mai 2024. Selon l’analyse des données de la blockchain, elle est liée à la Banque centrale d’Iran, à des entités sanctionnées et à des portefeuilles de cryptomonnaies attribués au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI).
L’adresse officielle de Shelbit est un bureau situé au dernier étage d’un hôtel bon marché du quartier de Deira à Dubaï. La plateforme est dirigée par Siavash Keyvanpour, un Iranien résidant à l’étranger, mais Shelbit ne dispose d’aucun site web actif ni de moyens clairs pour proposer ses services au public.
Les employés rencontrés par le journaliste de Reuters à cette adresse ont affirmé n’avoir jamais entendu parler de Shelbit ni de Keyvanpour. Le bureau était enregistré au nom d’une société de vente de montres et ne contenait que quelques montres d’occasion, une compteuse de billets et un bureau.
L’un des principaux clients de Shelbit est un réseau en langue persane regroupant plus de 2 000 sites de jeux d’argent. Les deux figures emblématiques de ce réseau sont les influenceurs iraniens Sasha Sobhani et Pouyan Mokhtari, qui étalent leur train de vie fastueux sur les réseaux sociaux : voitures de luxe, villas somptueuses, jets privés et fêtes sur des yachts.
Reuters a recensé plus de 60 influenceurs iraniens faisant la promotion de ces sites de jeux d’argent, dont environ la moitié comptent plus d’un million d’abonnés.
Une analyse technique réalisée par la société de cybersécurité Infoblox a révélé que des sites web enregistrés sous des noms et marques apparemment différents utilisent des logiciels et des fonctionnalités techniques communs, ce qui indique qu’ils font partie d’un même réseau. L’un de ces sites a, à lui seul, traité plus de 130 millions de dollars via Shelbit depuis mai 2024.
Les jeux d’argent sont interdits par le régime iranien et passibles de peines d’emprisonnement et de flagellation. Ce réseau a toutefois accès au système de paiement électronique iranien, soumis à un contrôle gouvernemental strict.
D’anciens responsables du régime et des individus liés aux Gardiens de la révolution iraniens ont indiqué à Reuters que ces derniers avaient pris le contrôle des plus grands réseaux de jeux d’argent en ligne il y a une dizaine d’années, au moment même où ce secteur prenait son essor.
Les données de la blockchain montrent que Shelbit a traité au moins 125 millions de dollars pour la Banque centrale d’Iran.
La plateforme a également reçu au moins 20 millions de dollars provenant d’une opération que les experts identifient comme un réseau de minage de cryptomonnaies en Iran.
Le minage de cryptomonnaies, légalisé par le régime iranien en 2019, est devenu un outil important pour contourner les sanctions. Le Bitcoin et les autres cryptomonnaies minées en Iran peuvent être vendues sur les marchés internationaux sans passer par le système bancaire mondial.
Depuis mai 2024, au moins 676 millions de dollars ont été transférés d’adresses liées à Shelbit vers Binance, la plus grande plateforme d’échange de cryptomonnaies au monde.
Sobhani, Mokhtari et Keyvanpour ont été poursuivis en Iran pour leur implication dans les sites de jeux d’argent en ligne abt90 et Hazarat. En 2023, Sobhani et Mokhtari ont été condamnés par contumace à deux ans de prison chacun, tandis que Keyvanpour a écopé de trois mois d’emprisonnement. Le régime iranien a émis des notices rouges d’Interpol à l’encontre de Sobhani et Mokhtari, et tous deux ont été arrêtés en Espagne. Cependant, les notices ont été retirées par la suite et l’affaire espagnole a été classée sans suite.
Sobhani a nié toute implication dans le blanchiment d’argent, le contournement des sanctions, le financement du terrorisme ou le transfert de fonds pour le compte du régime iranien, de la Banque centrale d’Iran ou des Gardiens de la révolution. Il a affirmé avoir seulement été rémunéré pour faire la publicité de certains sites de jeux d’argent et n’en être ni le propriétaire ni le gérant.
Mokhtari a également déclaré n’être membre ni des Gardiens de la révolution ni d’aucun groupe militaire affilié au régime iranien et a rejeté les allégations des autorités de Dubaï. Les deux hommes ont déclaré ne pas connaître Shelbit ni Keyvanpour et ignorer tout lien possible entre leurs activités et le régime iranien.
Mokhtari a été arrêté à Dubaï fin mars, soupçonné de financer des groupes du régime iranien accusés d’avoir perpétré des attentats contre les Émirats arabes unis.
Cette affaire illustre comment la combinaison des jeux d’argent illégaux, des influenceurs des réseaux sociaux, de l’infrastructure bancaire iranienne, du minage de cryptomonnaies et des plateformes d’échange internationales de cryptomonnaies a permis au régime iranien de contourner les restrictions financières et bancaires occidentales.

