IranNucléaireIran : Interview du nouveau chef du nucléaire

Iran : Interview du nouveau chef du nucléaire

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Iran Focus, Téhéran, 22 juillet – Contrairement à Mahmoud Ahmadinejad, Ali Ardechir Laridjani ne correspond pas au modèle d’un ultraconservateur iranien. Ses costumes élégants, ses cheveux bien coiffés, ses bonnes manières et sa voix douce font partie d’un monde différent des apparences débraillées, de la brutalité et du langage grossier de la plupart des ultras de la théocratie iranienne.

Il est réputé pour être imperturbable. Ses amis disent que lorsqu’un président Khatami exacerbé par une émission télévisée diffusée sur ordre de Laridjani pour saper son gouvernement lui a ordonné de quitter une réunion ministérielle et de ne plus jamais y revenir, il a quitté la salle sans dire un mot.

Ce calme aurait pu lui coûter sa vieille ambition de devenir président. Le discours morne de Laridjani, ses monologues idéologiques démotivants se sont avérés incapables de rivaliser avec le style populiste d’Ahmadinejad, qui est immédiatement devenu une étoile pour les barbus hurleurs aux poings serrés qui constituent le gros des troupes des gardiens de la révolution et de la milice paramilitaire du Bassidj.

On dit que c’est le Guide Suprême qui a parrainé Laridjani pour la présidence de la république, mais qu’il a finalement conclu qu’il serait plus avisé de le faire agir dans l’ombre d’un populiste extraverti.

Il serait naïf cependant de juger Laridjani uniquement sur son apparence. Ses manières dissimulent la longue carrière d’un homme souvent appelé « le fils préféré » du guide suprême l’ayatollah Ali Khameneï. Durant ses longues années de service comme haut commandant des gardiens de la révolution, ministre de l’orientation islamique et directeur général de la radiotélévision, Laridjani a été un soldat loyal et engagé de la révolution de l’ayatollah Khomeiny.

Depuis la dernière élection présidentielle, il est apparu clairement que Laridjani serait le numéro deux du nouveau pouvoir ultraconservateur. A son poste de nouveau patron des négociations nucléaires avec la troïka européenne et un candidat de premier plan pour le portefeuille diplomatique, cet homme fluet au teint clair de la région de la mer caspienne sera à surveiller. Cette interview, menée la semaine dernière, fait la lumière sur ses pensées et ses plans. Elle a été diffusée sur la télévision Djam-e-Djam la semaine dernière.
Q : Quelle est à vos yeux la principale réalisation du gouvernement Khatami ?
R : Les progrès dans la technologie nucléaire sont un des acquis nationaux les plus important sous son gouvernement. Ce pourrait être une base solide pour notre puissance technologique. Le second acquis c’est que la politique que M. Khatami a suivie a conduit à l’élection de M. Ahmadinejad pour lui succéder. Ce gouvernement a donc été capable de se trouver un bon successeur. C’est un acquis de taille.

Q :Sous M. Khatami, l’Iran a été capable de développer ses liens avec le monde extérieur. Avec M. Ahmadinejad verrons-nous un recul vers le passé ?
R : Je ne suis pas son porte-parole et vous feriez mieux de l’interroger sur sa vision de la politique étrangère. Mais la politique générale du pays dans ce domaine et de notre diplomatie, ainsi que dans les domaines économique, culturel et de politique d’éducation, sont accepté par l’ensemble du gouvernement. Ces points sont discutés au sein du Conseil de discernement des intérêts de l’Etat et toutes les factions sont concernées. Je ne pense pas que la ligne générale de notre diplomatie changera, mais il se peut qu’il y ait des changements au niveau de la tactique, de la rapidité et du professionnalisme. Il y aura peut-être aussi de nouvelles initiatives dans notre diplomatie. Le nouveau gouvernement ne va pas rester sans rien faire. Il voudra avoir une nouvelle approche, mais cela se fera dans ses tactiques et ses initiatives. Je pense que les orientations de base ne changeront pas.

Q : S’il n’y aura pas de changement fondamental pourquoi l’occident réagit-il de manière aussi vigoureuse ? Ne sait-il pas qu’il devra faire avec ce gouvernement pendant quatre ou huit ans ?
R : Il recherche ses propres objectifs. Les événements de ces dernières semaines ne sont pas une coïncidence. La manière dont les Belges ont traité [le président du parlement »> Haddad Adel lors de sa visite nous a ouvert les yeux. Durant 28 ans, les boissons alcoolisées n’ont pas été servies dans les cérémonies auxquelles assistaient les autorités iraniennes. Alors pourquoi soudain cela devient-il un problème ? Ou la prise de position extrêmement non diplomatique du ministre italien de l’intérieur sur M. Ahmadinejad et l’élection en Iran était totalement illogique. Ils insultent le choix du peuple iranien. Les Verts ont tenu un meeting au Parlement européen après l’élection en Iran et ils se sont shootés aux droits de l’homme. Puis tout un tas de questions ont été soulevées sur M. Ahmadinejad, y compris son implication dans la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran ou dans l’assassinat [du dirigeant kurde iranien Abdolrahman »> Ghassemlou à Vienne. Ce sont de fausses accusations bien sûr, mais pourquoi soulèvent-ils ces points ? Parce que les Occidentaux ont été surpris par le résultat de l’élection présidentielle en Iran. Les Occidentaux ne s’attendaient pas à ce résultat et ne s’attendaient pas à voir gagner Ahmadinejad. L’élection a montré que les Iraniens ont une ferme volonté de poursuivre ce qu’ils réclament, dont une est la technologie nucléaire. Tout le monde sait que la technologie nucléaire est une demande nationale. L’Occident est face à une démocratie en Iran. Il se peut qu’il ait des disputes dans le pays à propos des élections, mais il y a eu une différence de sept millions de votes qui ne peut être ignorée. L’occident ne peut éluder la ferme volonté des Iraniens et de la démocratie en Iran. Le nouveau gouvernement veut s’appuyer là-dessus pour poursuivre les revendications du peuple iranien, y compris la question atomique.
Les Occidentaux veulent discréditer les élections et créer des problèmes à ce sujet pour faire face aux conséquences de ce scrutin. Mais tout ceci est issu de la théorie que l’administration américaine suit depuis que Mme Rice est devenue Secrétaire d’Etat. Elle et sa politique et celui qui la planifie, M. Stephen Krasner, suivent les mêmes modes de pensée. Ils cherchent à remplacer la légitimité inhérente des Etats avec leur propre idée de la légitimité. En d’autres termes, un Etat peut être démocratique, mais les Américains le considèrent illégitime et vice versa.
A présent, comment cela se traduit-il dans la question nucléaire ? Nous avons le droit de posséder la technologie nucléaire, mais ils disent que l’Iran n’a pas la légitimité ni la compétence d’avoir de la technologie nucléaire. Qui peut juger de cette compétence ? Dans le passé, chaque Etat légitime avait des droits spécifiques, mais à présent ils disent que seul les Etats que nous considérons légitimes ont ces droits.

Q : Comment vont-ils [les Occidentaux »> conclure la question nucléaire, sans tenir compte de qui est le Président ?
R : Les Occidentaux, Européens comme Américains, pensent que si l’Iran maîtrise la technologie nucléaire, elle entrera dans un nouveau domaine de prouesses technologiques, ce qui serait un grand saut et le début d’un nouveau mouvement technologique. Aussi veulent-ils nous restreindre dès le départ. Ils veulent deux classes de nations : des nations qui ont de la technologie nucléaire et qui peuvent être développées et des nations qui peuvent être restreintes à la production de jus de tomates et d’air conditionné. Pourquoi ? Cela ne s’arrête pas aux projets nucléaires ? Si nous faisons une percée en biotechnique ou en nanotechnologie, nous aurons les mêmes problèmes. L’occident dira que l’accès à la technologie moderne doit être limitée à des puissances nucléaires. Nous devons savoir que cette question est la clé de nos progrès. Notre population comprend les choses et voit très rapidement où est-ce que l’occident veut en venir. Vous avez vu que lorsqu’il a été question de la présence d’Ahmadinejad dans le Nid d’espion [l’ambassade américaine »> ou son implication dans l’assassinat de Ghassemlou, même ceux qui dans le pays sont opposés à ses orientations politiques ont démenti ces points et des gens comme M. Hajjarian, un réformiste, l’a démenti, et ils ont dit qu’ils y étaient et qu’il n’en avait pas fait partie. Donc ils ont vu très rapidement ce à quoi était prêt [l’Occident »>. Il n’y gagnera rien. [L’Occident »> dit sans doute qu’il prépare l’opinion publique internationale pour augmenter la pression [sur l’Iran »>. Mais ils doivent savoir qu’il s’agit d’une demande nationale et que M. Ahmadinejad, en tant que personne qui dispose du vote du peuple, ne peut s’opposer à la demande nationale et qu’il est obligé de satisfaire cette demande.
Si l’occident essaie de bloquer cette demande avec de la propagande, le résultat c’est que les Européens seront mis totalement hors-jeu. Ils étaient déjà presque absents du Moyen-Orient et les négociations nucléaires avec l’Iran leur ont donné une arène pour prendre la tête sur une question extrêmement sensible. L’Europe aurait pu utiliser cette chance pour renforcer ses relations avec le Moyen-Orient, parce que c’est une question de marché au Moyen-Orient et le rôle déterminant de l’Iran sur la scène politique dans la région est extrêmement important. L’Europe pourrait vivement renforcer son rôle dans la région en ayant des relations étroites avec l’Iran. C’est une opportunité pour l’Europe qui pourrait disparaître. Bien sûr, l’Iran en tirerait aussi quelques bénéfices. Si les Européens pensent à cela en matière de gagner ou de perdre, ils feront la même erreur que les Américains. Ce n’est pas dans l’intérêt de l’Europe de se mettre dans le camp des Américains.

Q : M. Ahmadinejad a été très réticent jusque là sur la politique étrangère, sauf dans cette conférence de presse, quand un journaliste l’a interrogé sur la suspension du dialogue des droits de l’homme par l’Union européenne, et il a répondu que les Européens devraient sortir de leur tour d’ivoire et changer de vocabulaire. Est-il trop tôt pour tirer de conclusion sur l’avenir des relations de l’Iran avec l’Occident ?
R : Les Européens n’ont pas pris les mêmes position [sur le résultat de l’élection présidentielle »>. M. Schröder par exemple, a pris une position logique et certains l’ont considéré avec suspicion. D’autres, comme [le Premier ministre italien Silvio »> Berlusconi se sont comportés de manière contraire à la diplomatie. Il n’est pas bon d’insulter un homme élu par un pays.

Q : A propos de la querelle diplomatique initiée par la visite du président du parlement dans un petit pays comme la Belgique, ne serait-il pas préférable à l’heure actuelle de cesser les visites officielles dans les pays étrangers et de prendre plus de précautions jusqu’à ce que le nouveau gouvernement s’installe ?
R : Non, je ne le pense pas. Les gouvernements vont et viennent, mais les visites et les négociations demeurent, parce que la survie d’un pays dépend de ses relations politiques et diplomatiques. Vous ne pouvez pas vivre en isolement.

Q : Pensez-vous que l’équipe des négociations nucléaires changera avec le nouveau gouvernement ?
R : Je ne peux pas faire de commentaire, car ce sera la tâche du nouveau président. Mais l’Iran suit une approche de base qui dit que nous devons avoir nos droits. Les Européens ont dit dans les négociations que la meilleure garantie que nous pourrions avoir d’être sûrs que vous ne développerez pas des armes nucléaires, c’est que vous n’ayez pas de programme nucléaire du tout. C’est illogique et l’Iran le rejette.
Mon impression, c’est que le nouveau gouvernement doit poursuivre la demande nationale pour obtenir la technologie nucléaire, mais doit utiliser tous les moyens diplomatiques aussi. Il y a des indications qui obligent le nouveau président à reprendre la technologie nucléaire en Iran et cela ne servira pas beaucoup les Européens. Les Européens doivent utiliser cette opportunité et reconnaître que le nouveau président avec un énorme mandat doit répondre à cette demande nationale. Si les Européens veulent nous affronter sur cette question, ils disparaîtront du Moyen-Orient.

Q : Si vous prenez en main la politique étrangère de l’Iran, quels changements apporterez-vous ?
R : On ne peut pas changer les principes, mais plusieurs secteurs de notre politique étrangère doivent changer d’un point de vue tactique. Il s’agit pour l’un de la structure de notre service étranger qui doit devenir plus efficace. Le second point, c’est que nous devrions être capables de réagir plus rapidement aux événements. Parfois un incident arrive sans aucune réaction de notre part, et cela fait du tort à nos intérêts comme la peste. Par exemple, nous aurions dû montrer une réaction bien plus rapide et vigoureuse à la flopée d’articles dans la presse occidentale qui ont insulté notre nouveau président. Le troisième point, c’est que nous devons prendre l’initiative dans notre diplomatie. En Irak, par exemple, certains veulent changer la situation dans la région. Dans le monde musulman, et ailleurs aussi, dans toutes ces régions, je pense qu’il est impératif que nous ayons l’initiative.

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