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Le bras de fer autour du programme nucléaire iranien – L’Iran joue-t-il avec le feu nucléaire?

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Le devoir (Canada) : 1er décembre 2004 L’accord conclu en novembre avec l’Union européenne ne satisfait pas les États-Unis

Par Maxime Beaupré

L’auteur termine une maîtrise en science politique à l’université McGill et est membre du Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale (GERSI).

Les signes ne trompent pas: une délicate partie de bras de fer se joue entre l’Iran et les États-Unis au sujet du programme nucléaire iranien. L’Iran est accusé de vouloir se doter de l’arme atomique et certaines personnes à Washington se demandent si le régime des mollahs n’est pas la prochaine cible après ceux des talibans et de Saddam Hussein.

Dans ce jeu, l’Iran a gagné du temps en concluant avec les Européens une entente visant à suspendre ses activités d’enrichissement d’uranium, puis a tergiversé avec ses prétentions scientifiques avant de faire marche arrière au cours du week-end dernier. Est-ce à dire que la poussière est retombée et que l’Iran a évité la guerre avec les États-Unis ? Rien n’est moins certain.

Le dossier iranien a passé avec succès l’examen de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Si l’AIEA avait constaté des violations au Traité de non-prolifération nucléaire dont elle est la gardienne, alors elle aurait pu référer le tout au Conseil de sécurité de l’ONU avec, à la clé, des sanctions contre le régime iranien.

Les États-Unis, tout comme la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, soupçonnent l’Iran de mener clandestinement un programme nucléaire à usage militaire. Washington voulait voir cette question transférée au Conseil de sécurité le plus rapidement possible, mais la Chine s’y refuse alors que l’Europe préfère une solution négociée. L’accord conclu en novembre entre l’Union européenne et l’Iran, préalable à la récente décision de l’AIEA, a bien constitué une première manche remportée par l’approche conciliatrice prônée par les Européens, mais ce n’est en rien la fin de l’histoire.
L’Iran soupçonné

En tant que signataire du Traité de non-prolifération nucléaire, l’Iran a renoncé à se doter d’armes atomiques en échange d’un accès facilité à la technologie de l’énergie nucléaire. Téhéran défend son droit «inaliénable» de produire son propre combustible nucléaire, revendication réitérée dans l’accord avec l’UE, et soutient que son programme n’a que des visées énergétiques pacifiques.
Pourtant, exception faite de cette récente déclaration de bonne foi, les indices recensés depuis quelque temps sont pour le moins troublants.

L’AIEA a entamé en 2002 des procédures extraordinaires lorsqu’il s’est avéré que l’Iran construisait en catimini des installations de recherche nucléaire à Natanz. C’est grâce à des fuites orchestrées par une organisation dissidente en Iran que la communauté internationale a pris connaissance de ce développement et non par les mécanismes institutionnalisés de vérification.

La même organisation clandestine est récemment revenue à la charge avec d’autres révélations qui ont mis Téhéran sur la sellette. Ce qu’on reprochait à l’Iran en 2002 ne constituait pourtant pas une violation formelle du traité car celui-ci n’exige la déclaration de ce type de site que six mois avant d’y introduire des matériaux fissiles. Les dirigeants iraniens n’ont ensuite collaboré que partiellement avec les inspecteurs internationaux, fournissant des déclarations incomplètes, refusant l’accès à certains sites et entretenant ainsi les doutes sur leurs intentions. En somme, le même type de revirements auxquels nous assistons depuis quelque temps.

Le directeur de l’AIEA, Mohamed el-Baradeï, a réitéré dans un rapport sur le programme nucléaire iranien publié au lendemain de l’accord entre l’Europe et l’Iran qu’aucune preuve d’un programme nucléaire à vocation militaire n’a été décelée, ajoutant du même souffle qu’il ne peut affirmer avec certitude qu’un tel programme n’existe pas.

La position de l’Iran demeure délicate. Des considérations d’ordre stratégique mais aussi de politique intérieure poussent le régime iranien à se doter d’une capacité de production autonome de combustible nucléaire pour son programme civil. En effet, Téhéran craint que la Russie, qui fournit l’essentiel du combustible nécessaire à ses centrales nucléaires, cède à des pressions américaines et coupe ses approvisionnements dans un éventuel exercice de diplomatie coercitive.

Cette dépendance envers l’extérieur explique en partie les récentes manifestations d’étudiants de même que le vote unanime du Parlement en faveur de l’enrichissement local de l’uranium et de l’indépendance énergétique de l’Iran. Cette autonomie inquiète Européens et Américains parce qu’elle rendrait plus difficile la surveillance des stocks de matériaux fissiles iraniens et encore plus leur utilisation.

Les États-Unis ont réagi avec tiédeur à l’accord arraché par l’UE et se sont résignés plutôt que ralliés à la décision de l’AIEA. Il faut dire que, mis à part le cas équivoque de la Libye, leur bilan pour rassurer et ainsi dissuader les puissances susceptibles de développer un arsenal nucléaire n’est pas très reluisant.

Estimant que la stratégie de la carotte n’est ni crédible ni sécuritaire, l’administration Bush lui préfère une approche misant sur l’usage ou la menace d’user du bâton pour endiguer la prolifération. La rhétorique de l’«axe du mal», la doctrine de la guerre préventive, le discours sur le changement de régime des États jugés voyous, une posture nucléaire évoquant la possibilité d’utiliser des armes nucléaires contre des États non nucléaires, un bouclier antimissile ayant pour but de préserver les capacités d’intervention extérieure des États-Unis et une absence de volonté affichée de respecter l’article 6 du Traité de non-prolifération nucléaire et d’éliminer à (long) terme les stocks d’armements stratégiques sont autant de facteurs qui minent le régime international de non-prolifération et amènent de l’eau au moulin des partisans de la nucléarisation.

Une guerre avec l’Iran ?

Le dialogue pour l’instant fructueux avec l’Union européenne ne modifie pas pour autant l’environnement stratégique auquel l’Iran fait face. Les États-Unis préfèrent des solutions draconiennes au problème de la prolifération nucléaire plutôt que la voie multilatéraliste qui consisterait à améliorer le Traité de non-prolifération nucléaire. Juste aux frontières iraniennes, les Américains maintiennent 140 000 soldats en Irak et plusieurs milliers d’autres dans la région. Ils peuvent aussi compter sur Israël, qui a démontré en 1981 que son aviation pouvait détruire rapidement les installations nucléaires irakiennes, bien que la structure du programme nucléaire iranien complique une opération Osirak prise deux.

La situation actuelle est très volatile. Il est donc crucial pour Washington de faire preuve de discernement et de tact dans la gestion de son influence dans la région puisque, si les dés ne sont pas jetés, un dérapage est hautement concevable. Les États-Unis doivent mettre en veilleuse leur politique étrangère basée sur la personnification du mal, la démonisation des gouvernements jugés hostiles et la décontextualisation de leurs revendications car celle-ci contribue à pousser ces régimes à franchir le pas décisif vers l’acquisition d’armes nucléaires.

Compte tenu du fait que la nouvelle secrétaire d’État, Condoleezza Rice, a sérieusement soutenu en commission sénatoriale que les États-Unis auraient dû désarmer l’Union soviétique pendant qu’ils en avaient la chance, à la fin des années 40, il ne faudrait pas trop s’étonner si les État-Unis, avec l’aide d’Israël, tentaient une attaque directe contre l’Iran.

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