IranNucléaireLe nucléaire divise le pouvoir en Iran

Le nucléaire divise le pouvoir en Iran

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Le Figaro, 21 mai – Par Adrien Jaulmes – La classe dirigeante est partagée entre le camp des « réformateurs », qui comprend les partisans de Mohammad Khatami, défenseurs d’une démocratie moderne et laïque, et les « réalistes » d’Hachemi Rafsandjani, adeptes de l’arrêt du programme nucléaire et celui des « radicaux », du président Ahmadinejad, qui veulent poursuivre le programme jusqu’au bout.

Drapeau iranien en tête, une procession d’écoliers défile le long de l’autoroute, en direction du mausolée de l’imam Khomeyni, dont les fins minarets dorés brillent au soleil à la sortie sud de Téhéran. Une ambulance, un groupe d’enseignants et un mollah en turban blanc et manteau brun ferment la marche. Les jeunes garçons en chasubles de nylon jaune brandissent des banderoles proclamant : « L’énergie nucléaire est notre fierté nationale ».

Dix-huit ans après la mort de l’ayatollah Khomeyni, fondateur de la République islamique, l’Iran est engagé dans un bras de fer diplomatique avec le reste du monde à propos de son programme nucléaire. Reprenant des plans de développement lancés à l’époque du Shah, Téhéran s’est lancé dans une course à l’atome qui menace de déclencher une crise majeure dans une région déjà passablement troublée.

Officiellement, les buts de l’Iran sont strictement pacifiques. « Nous ne cherchons que la maîtrise de la technologie nucléaire civile », affirme Hamid Reza Hadji Babahi, membre de la Commission de la sécurité nationale et des Affaires étrangères du Majlis, l’Assemblée nationale iranienne. Mais il lâche peu après ce commentaire ambigu : « Nous estimons aussi que nous avons, autant que n’importe quel pays, le droit de développer une arme nucléaire. Chaque nation a le droit de défendre ses intérêts nationaux et d’accroître ses capacités scientifiques. C’est un facteur de paix et de progrès.» Les déclarations sibyllines ou franchement agressives de hauts responsables iraniens suscitent de sérieux doutes sur les buts réels de l’Iran. Les discours provocateurs de Mahmoud Ahmadinejad, et le développement par l’Iran de missiles balistiques ne font que renforcer la suspicion de la communauté internationale.

Deux cent cinquante kilomètres au sud de Téhéran, près de l’ancienne capitale perse d’Ispahan, et au-delà du grand lac salé de Namak, la petite ville de Natanz abrite sur les contreforts du mont Karkas une usine secrète à la Blake et Mortimer. Son existence a été révélée en 2002 par un dissident iranien, mettant à jour les inquiétants progrès de Téhéran en matière nucléaire.

LA CAPACITÉ DE PRODUIRE UNE BOMBE A DANS UN AN

Dans des installations souterraines, protégées par plusieurs épaisseurs de terre et de béton, et par un important dispositif de DCA, de l’uranium sous forme gazeuse est injecté dans des séries de centrifugeuses, selon une technologie rustique mais efficace mise au point par le savant pakistanais A.Q. Khan, et secrètement livrée à l’Iran. Ces longs cylindres alignés en séries de « cascades » séparent en tournant à haute vitesse les isotopes d’uranium 235, utiles pour la fission nucléaire. Le processus permet d’enrichir le mélange entre 3 et 5 % d’uranium 235, le taux du combustible servant à alimenter des centrales nucléaires. Mais en le répétant, on peut aussi obtenir un mélange à 90 % d’uranium, le principal composant d’une bombe atomique.

« Les Iraniens fabriquent trop d’uranium enrichi pour des centrales qu’ils ne possèdent d’ailleurs pas », explique un diplomate occidental en charge du dossier. « Le combustible nucléaire n’est pas interchangeable d’une centrale à l’autre et ne peut pas être utilisé dans la seule dont ils disposent, celle de Busher, remise à neuf par les Russes. Les capacités des centrifugeuses dont ils sont en train de se doter correspondent en revanche parfaitement à la production de la quantité de matière fissile nécessaire pour fabriquer une bombe.»

Le seuil critique de ce programme a été fixé par les experts à 3 000 centrifugeuses en état de fonctionnement. À partir de ce moment, les Iraniens disposeraient de la capacité de produire une première bombe A dans un délai d’un an. Les Iraniens posséderaient pour le moment à Natanz 1 200 centrifugeuses, installées en huit cascades, dont une seule fonctionnerait en continu. « Il ne faut pas confondre installation et fonctionnement. L’Iran continue d’avoir des difficultés techniques », dit le diplomate. D’autres installations secrètes, comme celle de l’usine d’eau lourde d’Arak, qui doit entrer en service d’ici à 2009 et destinée à produire du plutonium, suscitent aussi l’inquiétude de l’Agence internationale pour l’énergie atomique. Mais Natanz représente le problème le plus urgent.

ÉCHECS ÉCONOMIQUES

Les Américains ont clairement fait savoir qu’ils n’entendaient pas laisser l’Iran se doter de la bombe. Les Européens, représentés par la France, l’Angleterre et l’Allemagne, essayent de convaincre l’Iran d’abandonner son programme d’enrichissement, en fournissant en échange la technologie et le combustible nucléaire, auxquels leur donne droit le traité de non-prolifération nucléaire dont l’Iran est signataire. Deux résolutions du Conseil de sécurité, votées à l’unanimité en décembre 2006 et en mars 2007, ont mis en place des sanctions restreignant les importations de technologies pouvant servir au programme nucléaire, et gelant les avoirs de plusieurs banques iraniennes.

«Pour l’instant, l’effet direct des sanctions est nul », admet le diplomate. « Ces mesures ont en revanche contribué à geler tous les investissements étrangers en Iran, notamment dans le secteur pétrolier, alors que l’économie iranienne est en difficulté. » L’inflation galopante et les gros besoins de l’Iran en carburant raffiné, que ce pays producteur de pétrole n’a paradoxalement pas la capacité de produire, pourraient déboucher sur un mécontentement populaire susceptible de ramener aux affaires les éléments les plus pragmatiques du régime iranien, défaits en 2005 lors de l’élection de Mahmoud Ahmadinejad.

Car la question que pose réellement le nucléaire est celle des rapports de l’Iran avec le monde extérieur. « Leur choix est maintenant entre une approche réaliste ou une fuite en avant révolutionnaire », dit le diplomate occidental. La classe dirigeante iranienne est en effet traversée par des clivages complexes. Un camp rassemble les « réformateurs », qui veulent voir l’Iran évoluer vers une démocratie moderne et laïque, et sont emmenés par Mohammad Khatami, président de l’Iran entre 1997 et 2005, et les « réalistes », comme Hachemi Rafsandjani, qui le précéda à ce poste, et dont les convictions plus conservatrices ne l’empêchent pas de favoriser une approche moins conflictuelle des relations internationales. Le camp opposé, plus radical que conservateur, a trouvé en Ahmadinejad son porte-parole. Élu sur un programme populiste, l’ancien maire de Téhéran a fait du programme nucléaire un thème nationaliste destiné à masquer ses échecs économiques.

Le chef négociateur iranien sur le nucléaire, Ali Larijani, rival d’Ahmadinejad à l’élection présidentielle et habile homme d’appareil, est l’autre figure des intransigeants du régime. Il est le secrétaire du Conseil suprême pour la sécurité nationale et rend compte directement au Guide suprême, l’ayatollah Khamenei. Les deux personnages ont fait carrière dans les pasdarans. Ces « gardiens de la révolution » ont fini par constituer un État dans l’État. Ils possèdent leurs propres services de sécurité et leurs forces armées. Ils ont aussi le contrôle d’une partie du secteur industriel et la haute main sur le programme nucléaire. L’autorité suprême, incarnée par l’ayatollah Ali Khamenei, héritier de l’ayatollah Khomeyni, sans avoir son charisme ni son aura religieuse, reste la source de toutes les décisions.

LOGIQUE ANTI-OCCIDENTALE

«Mais le plus inquiétant dans le fonctionnement du régime iranien est qu’il n’y a peut-être personne pour prendre des décisions », remarque l’analyste. « La reprise du programme nucléaire iranien a été décidée par Khamenei, mais il n’est pas certain qu’il ait le pouvoir de l’interrompre, tant la logique révolutionnaire et l’opposition à l’Occident restent puissantes. L’abandon du nucléaire demanderait une décision aussi importante que celle de faire la paix avec l’Irak en 1989, qui avait été prise par Khomeyni après des années d’hésitations. »

Le nationalisme ombrageux de l’Iran est antérieur à la révolution islamique et est le fruit de ses rapports conflictuels avec l’Occident. Vieille civilisation fière de son passé perse, l’Iran a subi au long du XIXe siècle l’ingérence des empires rivaux russes et britanniques. Au siècle suivant, les Américains remplacent les Anglais au Moyen-Orient, et le coup d’État fomenté par la CIA en 1953 contre le docteur Mossadegh, le premier ministre du Shah qui avait nationalisé le pétrole iranien, reste dans les esprits un puissant repoussoir contre les interventions occidentales.

Orientée dès sa naissance par la prise d’otages de l’ambassade américaine de Téhéran dans une logique anti-occidentale, la République islamique continue de puiser dans ce registre nationaliste pour défendre un programme nucléaire présenté comme garant de l’indépendance nationale.

Marquée par la vulnérabilité de leur espace aérien pendant la guerre contre l’Irak entre 1980 et 1989, inquiète de la présence américaine en Irak et en Afghanistan, une partie de l’establishment révolutionnaire voit dans la possession de l’arme atomique comme une garantie de survie du régime. D’autres craignent qu’en s’accrochant à ce programme, leur pouvoir n’aille au-devant d’une crise majeure à l’issue incertaine.

« Tout indique qu’il existe actuellement un débat entre différents courants à l’intérieur du régime au sujet du nucléaire », explique un sociologue iranien. « Pour moi, il n’y a aucun doute sur leur volonté de se doter de la bombe atomique. Mais les réalistes disent qu’il n’est plus possible de continuer ce programme qui risque de mobiliser le monde entier contre eux. Ils veulent suspendre le programme nucléaire et négocier. Les radicaux ne veulent surtout pas céder aux pressions et continuer le programme.»

« IMPOSSIBLE DE FAIRE MARCHE ARRIÈRE »

Pour un autre analyste, fin connaisseur de l’Iran depuis la période du Shah, le nucléaire a fini par acquérir sa propre logique. «Comme pour l’anti-américanisme, le nucléaire a fini par devenir un thème de propagande tellement important qu’il est presque impossible de faire marche arrière sur ce dossier. Le programme suit son cours, et un certain nombre d’ambitieux, comme Ahmadinejad et Larijani, l’utilisent comme de marchepied pour leur carrière.»

L’arrestation voici dix jours d’Hossein Mossavian, l’un des anciens négociateurs iraniens chargé du nucléaire, et proche de Rafsandjani, libéré sous caution après quelques jours d’emprisonnement, a été interprété par beaucoup d’observateurs comme un des signaux de cette lutte sourde entre ces deux courants. Alors que les centrifugeuses de Natanz continuent d’être installées, et que de nouvelles séries de sanctions du Conseil de sécurité sont en préparation, les prochaines élections législatives et présidentielle iraniennes seront sans doute âprement disputées entre les héritiers de l’ayatollah Khomeyni et verront se jouer l’avenir de la République islamique qu’il a créée.

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