IranNucléaireLes Etats-Unis relativisent la menace nucléaire iranienne

Les Etats-Unis relativisent la menace nucléaire iranienne

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Le Monde, 4 décembre – Par Sylvain Cypel – L’Iran a gelé son programme nucléaire militaire « à la fin de l’année 2003 » et ne l’a pas réactivé, même si le régime de Téhéran « garde ouverte l’option militaire ». Telles sont les conclusions, rendues publiques lundi 3 décembre, du dernier rapport de la direction du Renseignement national américain, qui regroupe les seize principales agences d’espionnage des Etats-Unis.

Ces conclusions, attendues depuis le printemps, vont à l’encontre de ce qu’a affirmé le gouvernement américain sur le dossier nucléaire iranien depuis plusieurs années. Elles sont surprenantes à plusieurs titres : leur contenu, le motif invoqué pour les divulguer et leurs implications politiques explicites.

A l’unanimité, les membres du Renseignement national américain ont donc conclu que l’Iran a gelé son programme militaire nucléaire « à la fin 2003 ». Le rapport accorde à cette information un niveau de « haute confiance », qui indique « un jugement fondé sur des informations de qualité supérieure ».

Evoquant l’option de l’arme nucléaire, gardée « ouverte » par Téhéran, le rapport souligne pour la première fois que l’Iran a importé de la matière fissile de qualité militaire. Il estime que l’Iran, en cas de relance de son programme, serait « très probablement incapable » de produire une bombe nucléaire avant 2009 ou 2010, et, précisent-ils, « toutes les agences admettent la possibilité que cette capacité ne soit pas atteinte avant 2015 ».

Loin de dépeindre le régime iranien comme incontrôlable, le rapport juge que ses décisions « sont guidées par une approche coût-bénéfice plus que par une ruée vers l’arme (nucléaire) sans tenir compte des coûts politiques, économiques et militaires ». Les dirigeants des services de renseignement américains en tirent la conclusion suivante : « Une combinaison de menaces de surveillance internationale accrue et de pressions, alliée à des possibilités offertes à l’Iran de parvenir à accéder à ses objectifs de sécurité, de prestige et d’influence régionale, si les dirigeants iraniens les perçoivent comme crédibles, amènerait Téhéran à prolonger l’arrêt actuel (de son programme militaire nucléaire). » Cette stratégie heurte frontalement la philosophie exprimée jusqu’ici par le président George Bush.

Sur les chaînes de télévision, la plupart des commentateurs parlaient lundi soir d’un « tournant majeur » de la relation américaine à l’Iran. Les images de George Bush évoquant, en octobre, le spectre d’un « holocauste nucléaire » et le risque d’une « troisième guerre mondiale » sont repassées en boucle sur les écrans. Certains commentateurs n’ont pas manqué de rappeler que le président formulait ces menaces alors qu’il disposait déjà d’une note secrète résumant les conclusions du rapport aujourd’hui déclassifié.

En novembre, le directeur du Renseignement national, Mike McConnell, avait jugé que ses « estimations » devaient rester « classifiées ». Pourquoi celles-ci ont-elles été rendues publiques ? Donald Kerr, son adjoint, a fourni la réponse. Un rapport de 2005, estimant que l’Iran était déterminé à obtenir l’arme nucléaire, avait, selon lui, beaucoup influencé le débat public. A présent que ces données ont été révisées, il fallait le faire savoir : « Dès lors que notre compréhension des capacités iraniennes a changé », a-t-il dit, le Renseignement américain se devait « d’assurer qu’une présentation exacte soit disponible ».

Les rédacteurs du rapport, a admis l’un d’eux, ont également « retenu la leçon de 2002 ». Une « estimation » rédigée en octobre 2002, intitulée « L’Irak poursuit son programme d’armes de destruction massive », avait servi à cautionner la décision américaine d’envoyer des troupes en Irak. L’ex-directeur de la CIA George Tenet a même évoqué dans un livre (Au coeur de la tempête) les pressions subies par son agence pour que ce rapport abonde dans le sens souhaité par la Maison Blanche. Cette fois, a indiqué un autre rapporteur, la communauté du renseignement a tenu à tout vérifier « pour être certaine de ne pas se tromper ».

La déclassification du rapport s’inscrit aussi dans une bataille interne sur la stratégie à adopter face à l’Iran. Elle oppose le secrétaire à la défense, Robert Gates, au vice-président, Dick Cheney. Celui-ci aurait tenté de faire modifier le contenu du rapport ou d’empêcher sa divulgation.

Porte-parole de la majorité démocrate, le sénateur Harry Reid a estimé que ce rapport contredisait « la rhétorique alarmiste de l’administration » et a appelé à la relance des « efforts diplomatiques » pour amener Téhéran à renoncer définitivement à ses ambitions nucléaires. Le conseiller à la sécurité nationale, Stephen Hadley, a conclu, au contraire, que la présidence « a eu raison de s’inquiéter ». Anticipant les réactions – « des gens vont dire : « Du calme, le problème est moins grave que nous ne le pensions » » -, il a jugé que ce serait « une erreur » de baisser les bras, insistant sur la nécessité d' »augmenter la pression sur l’Iran ».

A un mois du début des primaires pour désigner les candidats au scrutin présidentiel de novembre 2008, la question qui intéresse les Américains est d’abord : à qui bénéficie ce rapport ? A aucun des républicains, lesquels (hormis John McCain, qui semble distancé) ont jusqu’ici fait assaut de rhétorique musclée envers l’Iran. Il ne sert pas non plus Hillary Clinton, qui a été accusée par ses concurrents démocrates de « coller » à l’administration Bush sur la « menace iranienne ». Aussi, Mme Clinton a-t-elle été la première à réagir : « Ce rapport, a-t-elle déclaré, démontre les tentatives de l’administration Bush pour déformer les renseignements qui lui sont fournis. »

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