1924 : Un poète est assassiné pour ses vers, réduit au silence par un homme fort militaire en pleine ascension.
1941 : Un monarque abdique sur ordre d’une puissance étrangère, laissant derrière lui une fortune volée au peuple.
1953 : Un Premier ministre démocratiquement élu est renversé par un coup d’État visant à rétablir un pouvoir absolu.
1975 : Un roi proclame un État à parti unique et ordonne aux dissidents de quitter le pays sous peine d’emprisonnement.
Se targuer de cette chronologie, ce n’est pas honorer l’histoire d’une nation, mais cautionner les rouages mêmes de son oppression.
Pendant des années, Reza Pahlavi, fils du défunt Shah d’Iran, a soigneusement cultivé l’image d’un démocrate modéré. Vivant en exil depuis la révolution de 1979, il s’est présenté comme une figure rassembleuse, un « coordinateur » pour un futur Iran démocratique. Cependant, lors de ses récentes apparitions médiatiques à Stockholm, le masque du démocrate moderne s’est fissuré, révélant une profonde adhésion aux méthodes autoritaires de son père et de son grand-père.
Le 13 avril 2026, lors d’une conférence de presse dans la capitale suédoise, Pahlavi a été interrogé sur d’éventuels griefs à l’égard du passé de son père. Sa réponse fut une esquive et un révisionnisme historique. « Je ne comprends pas pourquoi vous vous focalisez autant sur un événement vieux de plusieurs décennies », a-t-il déclaré aux journalistes, avant de se lancer dans la défense de son héritage. « J’en suis en réalité très fier… fier de cette génération qui n’a jamais vu mon père de ses propres yeux et qui pourtant l’idolâtre. »
La veille, s’exprimant sur la chaîne de télévision publique suédoise Agenda, il avait été encore plus explicite : « Concernant mes origines familiales, je suis fier de mon héritage et je soutiens leurs actions. » En présentant l’ère Pahlavi comme un âge d’or perdu du « progrès », il a de fait occulté les décennies de torture systémique, de corruption et de répression politique qui ont caractérisé le règne de sa famille.
Pour comprendre pourquoi ces déclarations sont si alarmantes pour les défenseurs des droits humains, il faut dépasser la nostalgie et examiner les archives de la dynastie Pahlavi. L’héritage que Reza Pahlavi « représente fièrement » a commencé avec son grand-père, Reza Shah, qui accéda au pouvoir par un coup d’État militaire et passa son règne à consolider sa fortune personnelle et à réprimer toute dissidence. Lorsqu’il fut contraint d’abdiquer par les Britanniques en 1941, il avait confisqué de force 44 000 propriétés immobilières appartenant à des citoyens iraniens, devenant ainsi l’un des hommes les plus riches du monde tandis que ses sujets vivaient dans la misère. Son règne fut marqué par la mort de milliers de personnes ; à la seule prison de Qasr, on estime que 24 000 personnes – principalement des intellectuels, des membres de minorités ethniques et des militants – y ont trouvé la mort.
Lorsque son fils, Mohammad Reza Pahlavi, accéda au trône, les méthodes de contrôle se perfectionnèrent encore. Après le coup d’État de 1953, soutenu par la CIA, qui renversa le Premier ministre Mohammad Mossadegh, le Shah transforma l’Iran en un État de surveillance. Au cœur de ce système se trouvait la SAVAK, l’Organisation nationale du renseignement et de la sécurité.
Selon des rapports d’Amnesty International datant des années 1970, la torture dans les prisons du Shah était une pratique courante. Les méthodes décrites par les survivants et les observateurs internationaux sont effroyables : les prisonniers étaient fouettés, brûlés au fer rouge, soumis à des chocs électriques et on leur arrachait les ongles et les dents. En 1975, Martin Ennals, alors secrétaire général d’Amnesty International, constatait que le Shah cultivait une image bienveillante malgré le taux de condamnations à mort le plus élevé au monde et un passé de torture « inimaginable ».
Le discours actuel de Reza Pahlavi met souvent l’accent sur la « liberté » et les « droits de l’homme », alors que son père, Mohammad Reza Shah, les méprisait ouvertement. Dans un entretien accordé en 1973 à la journaliste italienne Oriana Fallaci, il ridiculisait le concept même de démocratie, le qualifiant de système pour « enfants de cinq ans ». Dès 1975, il abolissait tous les partis politiques au profit d’une entité unique, le Parti Rastakhiz (Résurgence). La même année, lors d’une allocution télévisée, il lançait un ultimatum au peuple iranien : rejoindre le parti, aller en prison ou quitter le pays.
La misogynie inhérente à la cour des Pahlavi est une autre réalité historique que Reza Pahlavi tente d’occulter par sa nouvelle image. Si les partisans du Shah présentent souvent la « Révolution blanche » comme une période d’émancipation des femmes, les propos du Shah lui-même révélaient une profonde croyance en l’infériorité féminine. Dans une interview accordée à Barbara Walters en 1977, interrogé sur l’égalité des femmes et des hommes, le Shah marqua une pause avant de répondre : « En moyenne, non.» Il confia à Fallaci que les femmes ne comptaient que si elles étaient « belles et gracieuses », et affirma, de façon notoire, qu’aucune femme n’avait jamais produit de Michel-Ange, de Bach, ni même de « grande cuisinière ».
Lorsque Reza Pahlavi déclare à un public contemporain qu’il « soutient leurs actions », il soutient un régime qui, à son apogée, a détenu entre 25 000 et 100 000 prisonniers politiques. Il soutient un système où, dans les bidonvilles de Tabriz, il n’existait qu’une seule école pour 100 000 enfants, tandis que la famille royale détournait des milliards vers la mystérieuse Fondation Pahlavi.
Le danger des récents propos de Pahlavi réside dans son mépris des « leçons du passé ». Il affirme que les Iraniens souhaitent « reprendre le bon chemin », mais ce « bon chemin » auquel il fait référence a précisément abouti à une révolution populaire, car il reposait sur la souffrance du plus grand nombre au profit d’une minorité. En refusant de condamner les crimes du passé, Pahlavi indique que sa vision de l’avenir n’est pas une rupture démocratique, mais une restauration du statu quo ante – un système où le « pouvoir mystique » du monarque et la police secrète priment sur l’État de droit.
Pour une figure politique qui aspire à mener un mouvement pour la « liberté », le refus de reconnaître les victimes de la SAVAK ou la corruption des successions Pahlavi constitue une omission disqualifiante. Un véritable démocrate ne se dérobe pas aux questions sur la torture d’État en les qualifiant de « fixation » sur le passé.
Alors que l’Iran se trouve à la croisée des chemins, la nécessité d’une alternative démocratique claire à la théocratie actuelle est indéniable. Cependant, l’histoire montre que remplacer une forme d’autocratie par une autre – surtout une qui refuse de se repentir de ses crimes passés – est un gage d’instabilité
permanente. La fierté que Reza Pahlavi affiche pour l’héritage familial est un avertissement. Elle laisse penser que si les Pahlavi revenaient au pouvoir, les « leçons » qu’ils en auraient tirées ne porteraient pas sur la valeur de la liberté, mais sur la nécessité d’une redoration de leur image. Pour ceux qui se souviennent des cris dans les cellules d’Evin et du silence absolu de l’État à parti unique, la « fierté » est bien la dernière chose que cet héritage devrait évoquer.

