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L’étrange trajectoire d’Iraj Mesdaghi : zones d’ombre et projet politique

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Les pérégrinations d’Iraj Mesdaghi à Paris en janvier dernier, ainsi que sa tournée dans plusieurs médias classés à l’extrême droite – où il fut présenté tantôt comme “écrivain”, tantôt comme “témoin clé” des massacres en Iran – ont suscité de vives réactions parmi de nombreux Iraniens opposants iraniens. Résidant en Suède, son déplacement en France n’avait pas pour but de témoigner sur les prisons iraniennes, mais s’inscrivait dans le cadre d’un projet politique mené depuis l’étranger pour faire la promotion du fils de l’ancien dictateur, Reza Pahlavi. Il serait utile d’examiner brièvement la démarche de cette personne afin de clarifier les objectifs politiques de ce projet.

Le parcours d’Iraj Mesdaghi
Après la chute du Shah, Iraj Mesdaghi abandonna ses études aux États-Unis et retourna en Iran, espérant, selon ses dires, participer à la reconstruction démocratique du pays. Cependant, comme beaucoup de jeunes ayant survécu au régime du Shah, il fut victime de la répression des mollahs et arrêté par les Gardiens de la révolution iraniens durant l’hiver 1981, sous l’accusation de soutien à l’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran.
Cet « expert » des prisons et des personnes exécutées par les mollahs ne résista pas longtemps aux mauvais traitements des Gardiens de la révolution.

Après un court séjour en prison, il céda aux exigences de l’appareil répressif du régime. D’après son propre récit, dix jours après son arrestation, il fut transféré au quartier 2 de la tristement célèbre prison d’Evin à Téhéran. Deux jours plus tard seulement, sa collaboration avec les interrogateurs fut telle qu’il rejoignit les patrouilles des Gardiens de la révolution pour identifier ses anciens compagnons d’armes. À cette époque, les patrouilles emmenaient avec elles dans les rues les personnes ayant accepté de collaborer afin d’identifier et d’arrêter les membres clandestins de la résistance, en particulier des militants de l’OMPI.

Mesdaghi raconte lui-même dans ses mémoires avoir arrêté une « sœur et un frère » alors qu’ils se trouvaient dans une voiture de patrouille, sans donner plus d’informations sur le sort qui leur a été réservé.

Selon ses écrits, tirés de ses souvenirs de prison, il participa au service de l’appareil répressif, non seulement à l’identification des militants qui avaient échappés aux arrestations, mais fut même recruté par les gardiens pour identifier les corps des opposants tués lors d’affrontements. Il fut interrogé par les plus hauts responsables de la prison d’Evin de l’époque, sans qu’on lui explique pourquoi une telle mission lui avait été confiée parmi des centaines, voire des milliers de prisonniers.

D’après les mémoires d’Iraj Mesdaghi, il a entretenu des relations amicales avec la plupart des gardiens de prison du régime, considérés comme les bourreaux les plus abjects des mollahs. Parmi eux, Davoud Lashgari, directeur de la prison de Gohardasht, et Majid Tabrizi, son directeur interne, avec lequel il avait une relation si étroite qu’il l’appelait Agha Iraj (Monsieur Iraj) et interdisait aux gardiens de s’en prendre à lui lorsqu’ils passaient à tabac des prisonniers.

Un autre ami d’Iraj Mesdaghi était Haj Davud Rahmani, surnommé le Boucher de Ghezel-Hessar, qui avait même ordonné aux espions infiltrés dans la prison de ne pas importuner Mesdaghi. Ce dernier n’explique pas pourquoi Haj Davoud Rahmani, dont les atrocités sont décrites dans les témoignages de nombreux prisonniers et qui est considéré comme l’inventeur de diverses méthodes de torture, entretenait avec lui une relation si amicale et « paternelle » au cœur même de la prison de Ghezel-Hessar. Il explique même que d’autres prisonniers et des responsables de quartier de détention, ignorant sa relation avec le directeur de la prison, étaient surpris de son autorité et de sa liberté.

Décrivant son dernier interrogatoire par Mohammad Tavan, agent du ministère du Renseignement, Mesdaghi ne peut dissimuler sa relation privilégiée avec ce dernier et avec les tortionnaires.

Pendant le massacre de prisonniers politiques de l’été 1988, qui envoya près de 30 000 personnes à la potence en quelques mois pour avoir défendu leurs convictions, il fut l’un des rares à échapper à l’exécution.

Cette année-là, suite à une fatwa de Khomeiny, tous les prisonniers politiques incarcérés après leur procès et purgeant leur condamnation furent de nouveau traduits devant un panel de trois membres : un juge représentant Khomeiny, un représentant du Parquet révolutionnaire et un représentant du ministère du Renseignement. Ce panel, surnommé le « comité de la mort », devait trancher une question : persistaient-ils dans leurs convictions et positions politiques ou y renonçaient-ils ?

Tous ceux qui ont confirmé leur fidélité aux idées pour lesquelles ils étaient condamnés, notamment leur soutien à l’Organisation des Moudjahidines du peuple, ont été pendus. Quelques-uns ont renoncé et ont échappé à l’exécution. Iraj Mesdaghi, quant à lui, a été dispensé de comparaître devant le comité et a ainsi été épargné.

Selon ses propres écrits, Davoud Lashgari, directeur de la prison de Gohardasht, où de nombreux prisonniers ont été exécutés lors du massacre de 1988, a ordonné à ses gardiens de supprimer le nom de Mesdaghi de la liste des condamnés à mort lors du décompte. Outre les écrits de Mesdaghi, un prisonnier de l’époque a également souligné ce point lors de son témoignage devant un tribunal suédois jugeant l’un des responsables du massacre de Gohardasht.

Plusieurs prisonniers politiques ayant partagé sa cellule avec Mesdaghi à la prison de Gohardasht ont affirmé qu’il aurait espionné des détenus résistants en collaboration avec des responsables de la prison. Tous ont insisté sur sa relation privilégiée avec ces geôliers, qui étaient les bourreaux les plus impitoyables du régime.

Cependant, sans explication, Mesdaghi a été dispensé de comparution devant le comité de la mort et fut libéré peu après le massacre.

Dans des interviews accordées en France en tant qu’expert du massacre de 1988, il n’explique pas pourquoi il n’a pas été condamné à mort. Ses relations amicales avec les directeurs de la prison lui ont-elles sauvé la vie ? Dans un contexte où, selon tous les chercheurs et experts en droits humains, nul n’a jamais échappé à l’exécution sans avoir explicitement renié ses convictions politiques, on ne comprend pas comment Mesdaghi a pu être dispensé de comparaître devant le comité et libéré immédiatement.

Les premiers écrits de ce « chercheur prétendant posséder des milliers de pages sur l’histoire des prisons et de la répression » ont été rédigés depuis l’intérieur de la prison d’Evin et ne sont qu’un pamphlet contre ses codétenus récalcitrants.

Fereydoun Jurak, cinéaste iranien renommé, incarcéré à Evin pendant plusieurs années, relate ses observations sur les écrits d’Iraj Mesdaghi dans une lettre adressée au procureur suédois :

« J’ai vu Iraj Mesdaghi dans la tristement célèbre prison d’Evin en mars 1983. À l’époque, on l’appelait simplement « Iraj ». En 1983, à la prison d’Evin, l’un des tortionnaires les plus brutaux et violents de l’établissement, surnommé « Fazel », tenta une nouvelle fois de briser le moral des prisonniers politiques partisans des Moudjahidines du peuple. Il réunit plusieurs prisonniers prêts à collaborer sous la contrainte et la torture et forma un groupe œuvrant contre l’ensemble des détenus. Ils lisaient les procès-verbaux des interrogatoires et prenaient des notes. Iraj Mesdaghi compila à partir de ces notes un ouvrage intitulé « Registre noir », dont plusieurs volumes furent imprimés et distribués par l’administration de la prison. Le but de la publication de ce livre était de convaincre les prisonniers qu’il n’y avait d’autre choix que de coopérer avec les tortionnaires et le régime. »

La collaboration de Mesdaghi avec les services de renseignement du régime est notoire parmi les prisonniers politiques iraniens. Dans une déclaration publiée en 2020, 1 606 anciens prisonniers politiques iraniens dénoncèrent Mesdaghi et ses liens avec les services de renseignement des mollahs.

Depuis des années, Iraj Mesdaghi est accusé par certains anciens prisonniers d’entretenir des liens avec les services de renseignement du régime en place, sous l’apparence d’une figure de l’opposition menant activement campagne contre le régime. Cette posture lui permet de semer la division entre les opposants et de mener une guerre psychologique contre eux à l’étranger. Son voyage à Paris en janvier dernier a été interprété par certains opposants comme une initiative politiquement suspecte susceptible d’accentuer les divisions au sein de l’opposition. Cela est du pain béni pour un régime extrêmement affaibli suite au soulèvement populaire iranien.

Un projet politique suspect
Ce n’est pas si étonnant de voir que, comme beaucoup d’autres personnes suspectées d’appartenir aux services du régime des mollahs, Iraj Mesdaghi a récemment rejoint les rangs des fidèles de Reza Pahlavi, fils du Shah d’Iran.
Son voyage à Paris s’inscrivait dans le cadre d’un projet visant à présenter ce dernier comme une alternative crédible au régime des mollahs. Il a participé à un rassemblement place Victor Hugo en soutien au fils du Shah, puis à une conférence poursuivant le même objectif.

Dans ses interviews et ses discours, il a également promu ce même projet, qu’il qualifie lui-même de « choix entre le Guide suprême du régime, Ali Khamenei, et Reza Pahlavi, fils du Shah déchu ».

Certains analystes proches du régime ont reconnu à plusieurs reprises que le pouvoir en place a tout intérêt à privilégier une fausse alternative qui n’a aucune capacité intérieure de renverser le régime – et compte uniquement sur une hypothétique attaque militaire étrangère – et qui sert de repoussoir à la majorité des Iraniens, plutôt qu’une opposition crédible et organisée à l’intérieur.

On ignore si le récent revirement de Mesdaghi – qui a toujours garanti, selon de nombreux témoins, les intérêts de la République islamique – et son ralliement au fils du Shah s’inscrivent dans la continuité et l’aboutissement de son engagement au service de la théocratie, ou s’il a pris conscience des avantages de la monarchie après 47 ans.
Depuis les geôles du régime, où il côtoyait les tortionnaires des Gardiens de la révolution, aux rassemblements aux côtés du fils du Shah, qui promet le retour d’un nouvel autoritarisme, le parcours interroge.
Il illustre la promotion d’un système dont les accents rappellent les heures sombres du fascisme. Lors d’un rassemblement monarchiste à Munich, il a scandé le slogan « Un pays, un drapeau, un leader », aux résonances tristement connues.

L’étrange trajectoire d’Iraj Mesdaghi : zones d’ombre et projet politiqueIraj Mesdaghi lançant lors de la manifestation à Zurich le 14 février des fidèles de Reza Pahlavi scande le slogan à l’image de celui du régime nazi :
« Un pays, un drapeau, un chef ».

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