Dans le froid mordant de la mi-janvier 2026, l’air de la place Vali-e-Asr à Téhéran était saturé d’une odeur de pneus brûlés et de l’odeur métallique des gaz lacrymogènes. Des milliers de jeunes Iraniens, nés des décennies après la révolution de 1979, se tenaient côte à côte, leurs slogans « Liberté ! » et « Du pain ! » résonnant contre les façades de béton d’une ville qui semblait enfin au bord de l’effondrement. Soudain, comme par magie, un petit groupe, mais bruyant, entonna un chant rythmé pour le retour de la monarchie, invoquant le nom de Reza Pahlavi, fils du Shah déchu.
Ce changement de ton brutal plongea les manifestants en première ligne dans la confusion. Cette scène soulève une question fondamentale qui a hanté les suites des manifestations hivernales : la soudaine montée en puissance des slogans monarchistes était-elle l’expression authentique de la nostalgie nationale, ou une manœuvre de diversion sophistiquée orchestrée par l’État pour paralyser la révolution ?
Le soulèvement de janvier 2026 a débuté comme une explosion de colère populaire et décentralisée contre des décennies de mauvaise gestion économique et de répression sociale. Contrairement aux mouvements précédents, celui-ci semblait avoir comblé le fossé entre la classe moyenne urbaine et la pauvreté rurale. Le régime des mollahs était confronté à une menace existentielle qui n’était ni idéologique ni factionnelle, mais totale. Dans ce climat de véritable potentiel révolutionnaire, l’irruption soudaine du nom de Reza Pahlavi dans le récit a servi de bouée de sauvetage à un régime en perdition. En déplaçant le débat d’un avenir démocratique vers un passé monarchique, l’enjeu du soulèvement a été habilement brouillé.
Pour le pouvoir clérical, la promotion de la figure de Pahlavi était un coup de maître en matière de guerre psychologique. Le régime a depuis longtemps compris qu’un mouvement décentralisé, multiethnique et démocratique est bien plus difficile à vaincre qu’un mouvement centré sur une figure unique et clivante, sans base populaire ni organisation.
En tolérant – et parfois même en encourageant secrètement – la propagation du sentiment monarchiste, l’appareil sécuritaire a créé un épouvantail servant un double objectif. Premièrement, il a aliéné les minorités ethniques du pays et la jeunesse républicaine qui considérait le retour à un pouvoir héréditaire comme un recul. Deuxièmement, il a fourni à l’État un ennemi familier à dénoncer, lui permettant de présenter les manifestations non comme un cri de justice interne, mais comme un complot orchestré de l’étranger pour restaurer une ancienne autocratie.
Cette stratégie n’a pas été mise en œuvre isolément. Elle reposait largement sur la coopération, intentionnelle ou fortuite, des chaînes de télévision par satellite persanophones opérant depuis l’étranger. Pendant des années, ces chaînes ont accordé un temps d’antenne disproportionné à la famille Pahlavi, présentant souvent une version édulcorée et nostalgique de l’époque d’avant 1979.
Durant le soulèvement de 2026, ces émissions ont amplifié le discours dominant. Elles se concentraient sur la poignée de personnes réclamant le Shah, ignorant la vaste majorité qui exigeait une république moderne et démocratique. Le régime de Téhéran ne s’est pas contenté de tolérer cette couverture médiatique ; il l’a instrumentalisée. En laissant ces émissions atteindre les foyers iraniens, l’État s’est assuré que l’alternative la plus clivante à son pouvoir reste au cœur de l’imaginaire collectif.
La désinformation s’est étendue bien au-delà des frontières iraniennes, obscurcissant le jugement des décideurs occidentaux et des médias internationaux. Pour Washington ou Bruxelles en quête d’un récit simpliste, le « retour du Prince » était une histoire facile à vendre. Elle laissait entrevoir un successeur tout trouvé et une alternative claire, quoique imparfaite, aux mollahs. Les services de renseignement et les milieux diplomatiques occidentaux ont été amenés à croire que la population iranienne réclamait la restauration du pouvoir.
Cette croyance a paralysé le soutien international au soulèvement. Au lieu de soutenir les divers conseils décentralisés et les syndicats qui constituaient les véritables moteurs de la contestation, les capitales occidentales ont attendu un « leader » sans réelle présence sur le terrain, bloquant ainsi toute intervention ou tout soutien significatif au mouvement démocratique.
Pour savoir qui a le plus profité de ce discours, il suffit d’observer qui a survécu à la crise. Si Reza Pahlavi a bénéficié d’une forte augmentation de sa présence médiatique et des invitations internationales, son influence politique en Iran est restée essentiellement symbolique et profondément contestée. Pendant ce temps, la République islamique a exploité les frictions internes qui en ont résulté au sein de l’opposition pour reprendre son souffle.
🚨The delusions of the Shah’s son have been shattered:
RezaPahlavi will not be received by representatives of the German federal government during his visit to Berlin on Thursday. The government sees “no reason to seek talks with him,” said government spokesman Stefan Kornelius… pic.twitter.com/jSME0SbNYy— Shabnam Madadzadeh (@ShMadadzadeh) April 22, 2026
Le mouvement, jadis un front uni contre la tyrannie, s’est fragmenté en débats sur les mérites respectifs de la monarchie et de la république, et du pouvoir centralisé et de l’autonomie ethnique. La stratégie de survie du régime a toujours été « diviser pour mieux régner », et en 2026, il a trouvé son arme la plus efficace dans les despotes qu’il avait remplacés.
La tragédie du soulèvement de janvier 2026 réside dans le décalage entre le courage des manifestants et le discours qui leur a été imposé. Ces jeunes hommes et femmes qui affrontaient les forces de sécurité ne se battaient pas pour remplacer une forme d’autoritarisme par une autre ; ils se battaient pour le droit de choisir leur propre destin. En permettant que le mouvement soit associé à la couronne Pahlavi, la communauté internationale et une partie de la diaspora ont fait le jeu des Gardiens de la révolution.
En fin de compte, la promotion de Reza Pahlavi a constitué une brillante, quoique cynique, assurance au statu quo. Elle a permis au régime d’affirmer à ses partisans que la seule alternative au système en place était un retour au passé, tout en présentant l’Occident comme un chaos de nostalgies contradictoires.
Alors que la fumée se dissipait sur la place Vali-e-Asr, l’élite cléricale restait au pouvoir, non par amour pour la nation, mais parce qu’elle était parvenue à convaincre le monde que la seule alternative était une chimère. La leçon de 2026 est claire : une révolution tournée vers le passé est une révolution déjà vaincue par ceux qui contrôlent le présent. Pour que l’Iran puisse aller de l’avant, il doit d’abord dissiper les ténèbres que le régime entretient avec tant de soin pour maintenir le pays dans l’ignorance.

