Les sévères restrictions de communication imposées ces derniers mois — sous le prétexte de la guerre et de préoccupations sécuritaires — ont fondamentalement altéré la structure économique et sociale de l’accès au cyberespace. La transformation de l’accès à Internet, passant d’un droit public à un privilège de classe, a engendré corruption, recherche de rente et destruction de l’économie numérique du pays.
L’émergence d’un apartheid numérique et du concept d’« Internet Pro »
Plus de 69 jours après le blocage des artères vitales de la communication, un phénomène baptisé « Internet Pro » a fait son apparition au sein de la société. Loin de résoudre les problèmes d’infrastructure, cette nouvelle structure a, de fait, institutionnalisé une forme d’apartheid numérique à travers tout le pays. Il ne s’agit plus ici d’un simple filtrage. L’accès à Internet — qui devrait servir d’outil de développement — se négocie désormais sur le marché noir à des prix exorbitants. Cette tendance reflète la transformation des services publics en privilèges exclusifs, réservés à des groupes riches et influents.
La distribution de la bande passante, désormais régie par une logique de rente, a laissé les universitaires et les intellectuels à la traîne, entravés par les vastes barrières de filtrage érigées par le régime.
Si la restriction de l’accès se fonde sur des impératifs de sécurité, alors l’accès différencié selon la classe sociale revient, en réalité, à vendre cette sécurité à une poignée de privilégiés. Cela soulève une question fondamentale : comment le paiement de 600 millions de rials (environ 315 dollars) pourrait-il, en théorie, éliminer les risques sécuritaires pour un individu fortuné, alors même que l’accès à Internet d’un étudiant ou d’un journaliste est toujours perçu comme une menace pour la sécurité et demeure bloqué ? Cette situation survient alors que le salaire mensuel d’un travailleur ordinaire atteint à peine 130 dollars. Le fossé creusé par cette discrimination pourrait, à lui seul, devenir la plus grande menace pesant sur la stabilité et la sécurité à long terme de la société.
Économie souterraine et crise du marché technologique
Parallèlement à cette coupure prolongée, une économie souterraine corrompue a émergé, ciblant directement les moyens de subsistance et les finances de la population. Les outils permettant de contourner les restrictions — autrefois peu coûteux — se vendent désormais, sous forme de forfaits, entre 100 et 120 millions de rials (soit environ 53 à 63 dollars). Selon certains rapports, certains citoyens dépenseraient jusqu’à 600 millions de rials par mois pour acquérir ces outils.
L’absence de contrôle sur ce marché a ouvert la voie à une exploitation accrue des utilisateurs. La situation du marché du matériel informatique et de la téléphonie mobile a atteint des niveaux catastrophiques, les rapports de terrain décrivant la situation comme un véritable pillage. Le système de distribution actuel a ouvert la voie à tous les abus de la part d’intermédiaires ayant accès à des réseaux non restreints.
Le régime iranien prétend apporter son soutien aux entreprises, alors même qu’il a totalement ignoré un principe économique fondamental. Même si le vendeur a accès au réseau, aucune transaction en ligne ne peut avoir lieu tant que le client reste piégé derrière des barrières de filtrage. Selon les statistiques officielles, environ 2 000 entreprises du secteur numérique ne pourront survivre dans ces conditions que pour une période d’un à deux mois supplémentaires. La chute brutale des ventes sur les plateformes — comprise entre 40 % et 70 % — a provoqué des ondes de choc silencieuses au sein de l’économie numérique du pays, déjà fragile, avec des conséquences potentiellement irréversibles.
Déni institutionnel de responsabilité et avenir incertain de l’Internet
Reza Olfat Nasab, président de l’Union des entreprises virtuelles, a déclaré le 3 mai qu’aucune autorité spécifique n’était responsable de l’Internet en Iran. Il a souligné qu’il demeurait flou de savoir avec quelle institution les acteurs économiques devaient négocier pour résoudre leurs problèmes. Selon lui, de nombreuses entreprises ont subi une baisse de leurs ventes de l’ordre de 40 % à 50 %, tandis que certaines ont complètement cessé leurs activités. Les réductions d’effectifs, atteignant jusqu’à 60 % au sein de ces entreprises, témoignent de l’ampleur de la crise du chômage parmi les secteurs qualifiés de la société. Le mécontentement face aux politiques discriminatoires a atteint son paroxysme chez l’ensemble des acteurs de ce domaine.
Ehsan Chitsaz, vice-ministre des Communications du régime iranien, a annoncé le 2 mai que les décisions concernant ce réseau étaient prises en dehors du ministère. Parallèlement, Mohammad Hafez Hokmi, conseiller auprès du ministre, a fait état de violations généralisées dans la mise en œuvre du programme dit d’« accès spécial ». Il estime que des actes de mauvaise gestion et des irrégularités ont entaché ce processus, conduisant à la création d’un marché noir pour la revente de quotas d’accès. Ces déclarations interviennent après la révélation que des accès Internet destinés aux organisations avaient été vendus illégalement à des particuliers.
Le ministère des Communications affirme n’avoir ni conçu ces restrictions ni autorisé les programmes d’accès sélectif. Selon les responsables, les autorisations initiales avaient été délivrées uniquement dans le but de maintenir la stabilité des services des entreprises en période de crise et de prévenir toute interruption. Toutefois, des rapports émanant de sites spécialisés dans les technologies indiquent que ce dispositif s’est transformé en un marché noir pour la revente de quotas d’accès Internet destinés aux organisations.

