Depuis plus d’une décennie, l’économie iranienne est engluée dans une stagnation chronique, une inflation structurelle et un déclin continu du pouvoir d’achat. Les rapports de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et même des médias nationaux indiquent que la société iranienne est entrée dans une phase de pauvreté persistante. Dans ce contexte, les ménages n’ont ni la capacité d’épargner, ni la possibilité d’investir, ni l’espoir d’une amélioration durable de leurs conditions de vie.
Ce qui rend cette crise encore plus dangereuse, c’est la transformation de la pauvreté en un cercle vicieux qui s’auto-alimente. En Iran, la hausse des coûts du logement, de l’alimentation, des soins de santé et des transports réduit le pouvoir d’achat. Cette baisse du pouvoir d’achat, à son tour, détruit la demande effective.
Selon les données publiées, la population vivant sous le seuil de pauvreté a augmenté à un rythme sans précédent au cours des deux dernières décennies. Si environ 9 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté au milieu des années 2000, ce sont aujourd’hui des dizaines de millions de personnes qui vivent dans la pauvreté ou qui risquent de basculer dans l’extrême pauvreté. Même les médias d’État iraniens ont évoqué une forte hausse de l’extrême pauvreté, un phénomène autrefois limité aux régions défavorisées mais qui touche désormais aussi la classe moyenne urbaine.
Économie rentière et reproduction perpétuelle de la pauvreté
L’une des principales causes du cercle vicieux de la pauvreté en Iran réside dans la dépendance de l’économie aux revenus pétroliers et dans des politiques de recherche de rente. Au lieu de favoriser un développement durable, l’économie pétrolière est devenue un instrument d’expansion de la corruption, de distribution opaque des ressources et de renforcement d’institutions opaques au sein du régime iranien. Dans ce contexte, l’investissement productif a cédé la place à la spéculation, au courtage et à des activités improductives.
Ces dernières années, une part importante du capital social s’est orientée vers des marchés non productifs tels que les devises étrangères, l’or, les terrains et l’immobilier. La raison est simple : la production dans l’économie contrôlée par le régime iranien manque de sécurité et de rentabilité. Les investisseurs indépendants sont confrontés à une incertitude constante, à une corruption systémique et à une absence de protection juridique. Par conséquent, les capitaux sont détournés de la production vers des activités qui ne font qu’accroître l’inflation et les inégalités.
Le marché du logement illustre parfaitement cette crise. Ces dernières années, les prix de l’immobilier ont été multipliés par plusieurs fois, tandis que les revenus des ménages n’ont jamais suivi le même rythme. Ce décalage a entraîné l’exclusion progressive de millions de personnes du marché du logement. De nombreuses familles ont été contraintes de s’installer en périphérie des villes, de vivre dans des logements plus petits ou de consacrer une part importante de leurs revenus au loyer.
Les sanctions ont également joué un rôle important, mais la crise actuelle ne peut se réduire à elles seules. De nombreux pays ont subi des pressions extérieures, mais des structures économiques transparentes et responsables ont permis d’éviter l’effondrement des moyens de subsistance de la population. En Iran, le principal problème réside dans la combinaison des sanctions, de la mauvaise gestion, de la corruption institutionnalisée et de la priorité accordée aux objectifs politiques et sécuritaires au détriment des intérêts économiques de la société.
Érosion de la classe moyenne et aggravation de la précarité sociale
Le cercle vicieux de la pauvreté en Iran ne se limite pas à la baisse des revenus ; il a désormais engendré une érosion sociale généralisée. La classe moyenne, autrefois pilier de la stabilité économique et culturelle de la société, s’effondre progressivement. Les familles qui pouvaient auparavant se loger, accéder à une éducation et à des soins de santé de qualité sont aujourd’hui confrontées à des difficultés pour subvenir à leurs besoins essentiels.
Les statistiques officielles montrent que la part des dépenses alimentaires dans le budget des ménages a fortement augmenté. Cela signifie que les gens consacrent une part plus importante de leurs revenus à la simple survie. Parallèlement, la qualité nutritionnelle a baissé et la consommation de biens essentiels a diminué. La réduction de l’apport calorique, conjuguée à la hausse des prix alimentaires, est un signe évident de l’aggravation de la précarité alimentaire dans le pays.
La situation du marché du travail est devenue encore plus critique. L’essor du travail informel, des contrats temporaires et l’absence de protection sociale ont plongé des millions de travailleurs dans la précarité. Nombre d’entre eux, malgré un emploi à temps plein, vivent sous le seuil de pauvreté. Ce phénomène, connu sous le nom de « travailleurs pauvres », est l’un des signes les plus alarmants d’un effondrement économique.
L’augmentation des migrations internes est un autre aspect de cette crise. Les ménages migrent vers des villes plus petites ou les périphéries pour échapper au coût de la vie élevé des grandes métropoles. Cependant, ce déplacement s’accompagne souvent d’une baisse de la qualité de vie, d’une dégradation des services publics et de l’expansion des bidonvilles. En conséquence, la pauvreté se déplace des centres-villes vers la périphérie, engendrant une crise sociale plus vaste.
La réalité est que l’économie iranienne ne fait plus simplement face à une période de récession ou d’inflation. Ce qui a émergé, c’est une structure stable vouée à générer de la pauvreté. Une structure au sein de laquelle les inégalités sociales se reproduisent, les opportunités économiques se restreignent et le fossé entre une petite minorité privilégiée et la majorité de la société se creuse chaque jour davantage.
La Banque mondiale a évoqué la « décennie perdue » du développement économique de l’Iran ; une décennie au cours de laquelle des millions de personnes ont basculé sous le seuil de pauvreté.
Toutefois, le problème principal ne réside pas uniquement dans la baisse des revenus. La crise, plus profonde encore, réside dans la destruction progressive de toute possibilité de reprise économique au sein du cadre actuel. Lorsqu’une structure politique et économique repose sur le monopole, la corruption et la répression, la pauvreté cesse d’être une crise passagère ; elle devient partie intégrante du système de gouvernance lui-même.

