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Le désastre irakien a enterré pour longtemps l’unilatéralisme en politique étrangère

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Le Figaro, 14 octobre – par Renaud Girard – Un soir d’octobre 2004 à Téhéran, le ministre iranien du pétrole recevait à dîner un armateur français. On était alors en pleine campagne présidentielle américaine. Pour ouvrir la conversation sur un thème général, l’entrepreneur parisien dit à son interlocuteur : « J’imagine que l’ensemble de votre gouvernement espère la défaite de Bush et la victoire du candidat démocrate… ». « Détrompez-vous, lui répondit l’éminence du régime des mollahs avec un grand sourire, tous les Iraniens, s’ils le pouvaient, voteraient pour Bush. En trois semaines, il a abattu notre pire ennemi, contre lequel nous avions eu un million de morts dans les années 80. Mieux, il a fait ensuite de l’Irak une province iranienne ! »

Le commentaire du ministre iranien est factuel sur le premier point : Saddam Hussein était bien le plus farouche ennemi du régime islamiste de Téhéran (contre lequel il avait déclenché une guerre en 1980 avec la bénédiction tacite des Américains). Sur le second point, la formule est un peu lapidaire : si l’Irak est devenue une province iranienne, c’est une province bien agitée (où la violence politique et ethnique fait plus de cent morts par jour). Ce qui est vrai, c’est que les élections démocratiques tant voulues par les Américains ont, du fait de la démographie, installé en Irak un gouvernement islamique chiite très proche du régime iranien. Les autorités légales de Bagdad, pourtant entièrement financées et militairement protégées par les Américains, n’ont pas hésité à apporter leur soutien moral au mouvement chiite libanais Hezbollah, durant sa guerre de l’été contre Israël.

En réalité, les conséquences négatives de l’invasion américaine vont au-delà de la transformation de l’Irak baasiste en « province iranienne », expression qui suppose un niveau minimum de paix civile. La situation est beaucoup plus grave que cela.

En Irak, ce n’est pas seulement l’Etat qui a été détruit, c’est aussi la société, telle qu’elle fonctionnait depuis la création du pays par les Britanniques après la première guerre mondiale. Depuis le début de 2006, un mur de haine s’est édifié entre les deux principales communautés arabes du pays, les chiites (55 % de la population) et les sunnites (25 %). Toute survolée qu’elle soit par les hélicoptères américains, Bagdad est une ville où l’épuration ethnique est devenue une pratique quotidienne. On compte aujourd’hui plus de 140000 déplacés dans la capitale. Actuellement, ce sont plus de 9000 Irakiens qui sont chassés chaque semaine de chez eux par la spirale de la vengeance interethnique.

Dans l’Irak d’avant l’invasion de 2003, les grandes villes comptaient d’innombrables quartiers mixtes, où l’on ne ressentait pas la moindre hostilité interconfessionnelle. A Bagdad, de loin la ville la plus mélangée, les habitants, qu’ils fussent chiites, sunnites, kurdes ou chrétiens chaldéens, se sentaient et se disaient tous irakiens avant tout. Ils étaient fiers de leur nationalité commune. L’assertion selon laquelle les sunnites avaient accaparé l’intégralité du pouvoir est exagérée. Le parti Baas, l’armée, l’université, la diplomatie, comptait de nombreux chiites, qui y faisaient carrière. Seuls les plus hauts emplois gouvernementaux leur étaient fermés, car réservés à une clique bien particulière de sunnites proches de Saddam Hussein, les Tikritis.

Aujourd’hui, ce sentiment d’unité nationale, de communauté de destin partagée, a disparu en Irak : l’anarchie, puis l’instrumentalisation des différences religieuses les minorités extrémistes agissantes, ont eu raison de lui. La seule partie du pays qui se porte bien actuellement est le Kurdistan, région septentrionale mono-ethnique qui s’administrait déjà toute seule depuis 1991.

Qu’a pu retenir Condoleeza Rice, la Secrétaire d’Etat américaine, de sa récente courte visite à Bagdad ? A peine était-elle arrivé à l’aéroport international, qu’on lui passait un gilet pare-éclat et qu’on l’embarquait dans un hélicoptère blindé à destination de la Green Zone, sorte d’île créée à l’intérieur de la capitale et protégée de très hauts murs, où Américains et Irakiens du régime vivent entre eux, bunkérisés. La zone verte, c’est Dien Bien Phu : on y vit retranché et il n’est pas question de la quitter pour aller administrer le pays. Simplement, ce Dien Bien Phu irakien ne tombera jamais, en raison de la supériorité écrasante du matériel américain sur celui des insurgés.

Les analystes américains basés à Bagdad n’ont sans doute pas donné beaucoup d’espoirs à leur Secrétaire d’Etat. A court terme, il y a le projet du gouvernement irakien d’installer partout des comités de quartier en charge de la sécurité. Il est vrai que l’idée d’une police centralisée a pris du plomb dans l’aile depuis qu’une brigade entière a été licenciée, pour avoir volontairement laissé faire des exactions contre des civils sunnites… Ce projet va-t-il déboucher ? Beaucoup en doutent car ce n’est pas le premier de ce type.

A moyen terme, ne se profile au niveau régional que la destruction du pouvoir de dissuasion américain face aux ambitions nucléaires iraniennes. Les ayatollahs ont compris qu’il existe à Washington des contre-pouvoirs et que ces derniers ne permettront jamais au président Bush d’attaquer l’Iran avant d’en avoir fini avec l’Irak. A long terme, plane le spectre encore plus inquiétant d’une nucléarisation de l’ensemble des pays du Golfe Persique, et l’hypothèse d’une bombe atomique qui pourrait, un jour, se retrouver sur Israël.

Condi Rice semble avoir compris que seule l’unanimité des grandes puissances pourra ramener l’Iran à la raison. Les Perses ont beau avoir de l’ambition, ils ne peuvent pas affronter à la fois les Américains, les Européens, les Chinois, les Russes et les Indiens. Cette unanimité n’est pas encore faite, mais elle sera indispensable pour ramener la stabilité dans la région. Le désastre irakien aura eu au moins un mérite : montrer à Washington qu’en politique étrangère, l’unilatéralisme ne marchait jamais.

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