Iran and its NeighboursIrakDe l'Irak à l'Iran : d'un piège l'autre

De l’Irak à l’Iran : d’un piège l’autre

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Le Point, 14 décembre – Par Claude Imbert – On a déjà vu, dans l’Histoire, de faux vainqueurs devenir de vrais vaincus. Mais rarement comme les Etats-Unis en Irak. Comme cet enlisement de la première puissance militaire du monde dans les sables du Moyen-Orient. Saddam Hussein n’est plus mais l’Irak non plus ! Il est devenu une fiction d’Etat, dépecé par des factions religieuses sous l’oeil d’une occupation abhorrée. Le peuple américain vient, pour cet échec, de souffleter Bush dans les urnes. Et la commission Baker, chargée d’explorer des issues possibles, n’en trouve aucune de réconfortante. Elle demande, au fond, que Washington vire bord sur bord. Et si possible sans boire un bouillon à la vietnamienne… Quant aux recettes, elles sont peu péremptoires. Et pour cause…

Le malheur, c’est que, lorsque l’Amérique défaille, tout l’Occident patauge. Et nous avec. La juste prémonition française sur le sort de l’aventure américaine nous vaut un regain de considération. Mais elle n’empêchera pas que nous subissions, dans la région, et comme toute l’Europe, les dommages de l’échec. Il engloutit le rêve américain – dès l’origine fort mirobolant – d’un grand Moyen-Orient apaisé qu’un Irak laïque, débarrassé de son tyran, entraînerait vers une démocratisation heureuse. Les plaisantes promesses des élections afghanes de 2004, irakiennes de 2005 et du retrait syrien du Liban se sont évanouies : les talibans afghans ne désarment pas ; l’Irak supposé laïque est livré aux pires haines religieuses chiites et sunnites ; la Syrie attend son heure pour revenir dans un Liban à nouveau désarticulé.

L’échec découvre la fragilité ethnique et confessionnelle d’Etats édifiés de bric et de broc il y a moins d’un siècle. Il y fait éclater des haines intestines et confessionnelles qui n’étaient qu’enfouies sous la dictature. Tout nous ramène aux rapports de forces d’avant la grande illusion. La diplomatie se met à l’heure du colonel Lawrence, des services spéciaux et des messages assassins. Le pétrole et l’islam mènent la danse. Avec l’Iran en chef d’orchestre.

Car l’Iran se proclame, bel et bien, manitou d’un nouvel ordre proche-oriental. Son but est de conquérir l’éminence d’une grande puissance régionale et d’en orner l’actuel régime des mollahs. Un grand peuple ingénieux de 70 millions d’hommes, héritier des gloires historiques de la Perse ; un savoir-faire technologique ; l’or noir du pétrole et la direction militante d’un islam chiite prépondérant en Irak et dans le Liban-Sud, tous ces atouts confèrent à Téhéran des capacités d’action ouvertes ou masquées. En prônant rien de moins que la destruction d’Israël, en niant la réalité de la Shoah, Téhéran excite et séduit toutes les foules islamiques, y compris les sunnites, au grand dam de leurs actuels caciques. L’anarchie irakienne le débarrasse d’un ennemi héréditaire. Il voit, au contraire, se déployer à Bagdad la puissance chiite. Le Hezbollah libanais, qu’il arme, le dote d’un bras mercenaire aux portes d’Israël. Et la force onusiaque au Liban (avec, entre autres, nos militaires français) offre à son terrorisme expert des cibles faciles. Enfin – et surtout ! -, les ruses ambiguës de son processus nucléaire civil lui permettent d’aborder le poker international avec un excellent joker.

Toutes ces évidences ont conduit la commission Baker à réactiver la recommandation rampante d’un règlement très général qui échangerait des concessions au nucléaire iranien contre une complicité de Téhéran et de la Syrie pour une sortie la moins piteuse possible des Etats-Unis hors du piège irakien.

Cette perspective est encore bien mirifique. Traiter avec une nation comme l’Iran, pourquoi pas, en effet ? Mais avec un forcené qui veut éradiquer Israël, c’est une autre paire de manches. Tant que le guide suprême n’aura pas publiquement administré des calmants à son fou d’Allah, il y a peu de chances pour que l’Occident aille à Canossa.

A Washington, ceux qui brûlent de négocier avec Téhéran et Damas sous-estiment les résistances. De même, imaginer qu’un improbable accord entre Tel-Aviv et les Palestiniens divisés éclaircirait tout l’horizon n’est pas sérieux. D’abord, on ne bradera pas aisément la sécurité d’Israël au nucléaire iranien ni ce qui reste du Liban à la complaisance syrienne. Ensuite, les pouvoirs sunnites – égyptien, saoudien, jordanien – verrouillent encore, au profit de l’Occident, le fanatisme éventuel de leurs peuples. Ils ne se laisseront pas aisément déborder par le messianisme chiite.

L’outrecuidance euphorique a grandement fourvoyé l’Amérique. Lancer à Bagdad une croisade démocratique, dans le sillage de Churchill, ce fut une énorme erreur tactique et stratégique. En sortir avec Chamberlain – et à la munichoise -, ce serait pire.

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