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En Iran, l’heure n’est pas aux élections mais à la révolution

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Des dizaines de milliers d’Iraniens marchent avec le CNRI à Berlin pour un Iran démocratique et laïque

Par Nader Nouri*

Le deuxième tour des élections présidentielles se tiendra ce vendredi 5 juillet en Iran sur fond de tensions sociales profondes, auxquelles s’ajoute la crise de succession pour un Guide suprême fragilisé qui se contredit de jour en jour et vient d’implorer, mercredi, les électeurs à se rendre aux urnes, en prétendant que la faible participation historique lors du premier tour n’était pas un acte « contre le système », alors qu’il avait lui-même ouvertement déclaré auparavant que ceux qui se désistent sont les ennemis du régime.

Le premier tour de la présidentielle anticipé a été largement boycottée par la population iranienne, seulement 12 % des électeurs éligibles ayant voté sans compter les bulletins blancs ou nuls, selon l’opposition iranienne, alors qu’officiellement le régime reconnait un taux d’abstention record de 60%.

Le Guide suprême exerce un pouvoir absolu et les élections n’ont pas le sens qu’elles ont ici, en France. De même que le terme de « république » est une énorme tromperie dans une dictature théocratique absolue dirigée, depuis plus de 35 ans, d’une main de fer par un seul homme non-élu, mais « désigné comme Guide » par une assemblée des mollahs.

Dans l’impasse, Ali Khamenei cherche désespérément à combler le vide laissé par Ebrahim Raïssi, décédé dans un accident d’hélicoptère le mois dernier et sur lequel il comptait pour régler la question sensible de sa succession, sous peine de voir le régime sombrer dans des luttes intestines et de nouvelles révoltes populaires.

Le deuxième tour opposera le radical Saïd Jalili au soi-disant réformateur Massoud Pezechkian. En réalité Pezechkian personnage très peu connu même en Iran, mais adulé en quelques semaines par les médias en Occident, pour appartenir au clan des réformateurs, est décrit comme un « conservateur-réformateur ». Ce n’est pas par hasard qu’il est le seul « réformateur » à avoir été autorisé par Ali Khamenei de se présenter au scrutin. Ancien ministre de la santé de Rohani, il est d’origine Azerbaïdjanais et parle aussi le kurde pour avoir vécu au Kurdistan. Le régiem espérait entretenir avec lui l’illusion de la légitimité du régime en cas de participation « massive », en visant à inciter des électeurs désabusés à jouer le jeu enparticulier les tircophone et les kurdes. Cette manœuvre a été largement déjouée dès le premier tour, et les Iraniens ne sont pas tombés dans le piège du raisonnement du choix « du moindre mal ». La population iranienne confirme que depuis le soulèvement de 2022 et la répression féroce, a
perdu tout espoir de changement émanant de l’intérieur des clans du régime.

L’erreur dans les médias et l’opinion en France est que le réformisme au pays des mollahs n’a nullement le même sens qu’ici. Au sein d’une telle dictature théocratique, seul un candidat capable de mettre en cause le principe du pouvoir absolu du Guide suprême pourrait prétendre mériter véritablement le statut de réformiste. Ce qui n’est le cas d’aucun candidat filtré par le Conseil des gardiens de la Constitution, ni d’aucune faction du régime. Toute négation de ce principe marquerait la fin pour le régime théocratique.

Que va-t-il se passer au deuxième tour ? Le choix du Guide va incontestablement pour le radical Jalili, mais les précautions ont été prises, si Pezechkian devait sortir par une surprise des urnes, Khamenei est assuré d’avance de la docilité politique de cet ancien de la milice Bassidj, qui s’est vanté d’avoir été le premier, après la révolution islamique de 1979, à imposer le voile obligatoire dans les universités et les hôpitaux de Tabriz et être le premier à fermer une université sous la « révolution culturelle », instituée par Khomeiny qui réprima les étudiants et les professeurs récalcitrants. Ces déclarations « modérés » sur ces questions sensibles, ne trompent que très peu de gens en Iran.

Contrairement à certaines analyses optimistes que l’on peut lire ces jours-ci, quoi qu’il en soit, le prochain président poursuivra la stratégie de Khamenei dans la répression des revendications populaires, et l’accélération du programme de fabrication de l’arme nucléaire nécessaire à la survie des mollahs. Lundi dernier, Khamenei, n’a pas hésité à dire avec une arrogance extrême, que même un soupçon de divergence de vue (à son égard) lui serait inacceptable.

La diaspora fait l’écho de l’intérieur

Les révoltes successives des dernières années ont définitivement entériné la notion que ce régime est à la fois illégitime et irréformable. Les massacres perpétrés par les forces de sécurités au cours des mouvements de protestations de novembre 2019 et l’automne 2022 ont propulsé le conflit entre la société et le régime à un point de non-retour. Ils ont renforcé l’idée que « la seule solution est le renversement » d’un régime brutal dont l’incompétence et la corruption ont appauvrit des pans entiers de la population et font fuir sa jeunesse et ses talents.

Au lendemain du premier tout, les Iraniens de la diaspora se sont fait l’écho des revendications de leurs compatriotes de l’intérieur. Des manifestants de toute l’Europe ont convergé vers Berlin, samedi dernier, pour rappeler qu’en Iran « l’heure n’est pas aux élections mais à la révolution ». Les dizaines de milliers de manifestants, mobilisés par le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), ont repris le principal leitmotiv des Iraniens aujourd’hui : « notre vote, c’est le renversement ». Ils ont notamment réitéré leur désir de voir instaurer une république démocratique et pluraliste fondée sur la séparation de la religion et de l’État et l’égalité entre les femmes et les hommes.

Au même moment une conférence internationale était organisée, cette semaine, sur trois jours, à Paris, avec la participation de centaines de parlementaires venus d’Europe, des Etats-Unis et du Canada en solidarité avec le peuple iranien. D’éminentes personnalités, dont l’ancien vice-président américain Mike Pence, ou l’ancien conseiller à la sécurité d’Obama, le général James Jones, ou l’ancien secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, et plusieurs anciens présidents, premiers ministres et ministres des affaires étrangères occidentaux, étaient réunis pour soutenir un Iran libre et démocratique.

Maryam Radjavi, la présidente-élue du CNRI, a réitéré son plan en dix points pour l’avenir de l’Iran et a exhorté les gouvernements à reconnaître le combat des « Unités de résistance » en Iran contre la force répressive des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique ultraviolente du régime. La montée des actions de ces jeunes résistants qui défient les Gardiens de la révolution à travers des actes de sabotages contre la machine répressive, avec le slogan « femme, résistance, liberté », fait apparaitre un mouvement révolutionnaire vivace annonciateur d’une prochaine révolution dans ce pays.

*Nader Nouri, est un ancien diplomate iranien basé à Paris, il est le secrétaire général de la Fondation d’Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO) et co-auteur avec Gérard Vespierre de l’ouvrage « Vers la prochaine révolution iranienne ? », Ed. Les Impliqués, paru en juin 2024.

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