Par Valentine Borny
Lorsqu’on évoque aujourd’hui la résistance iranienne, beaucoup de Français connaissent les souffrances du peuple iranien, les exécutions, les arrestations et la répression, mais comprennent parfois difficilement la nature d’un mouvement de résistance organisé face à un régime autoritaire.
Pourtant, l’histoire française offre un point de comparaison essentiel. Sans prétendre que les deux situations sont identiques, certains éléments rappellent l’expérience de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale : le refus de reconnaître la légitimité d’un régime oppressif, la volonté de représenter une autre voie politique, l’existence d’une organisation de résistance, le rôle d’une direction politique en exil, la présence de réseaux clandestins et la préparation d’un avenir démocratique.
1940 : une France qui refuse de disparaître
En 1940, après la défaite française et l’installation du régime de Vichy, le général de Gaulle refuse d’accepter que ce gouvernement représente la véritable France.
Depuis Londres, il affirme que le combat continue et qu’une autre France existe : une France attachée à la liberté, à la souveraineté nationale et aux valeurs républicaines.
À cette époque, peu de personnes imaginent que ce mouvement puisse un jour l’emporter. De Gaulle dispose de moyens limités, d’une reconnaissance internationale encore fragile et d’un nombre réduit de combattants. Pourtant, il entreprend de construire une alternative politique et militaire, en obtenant progressivement le soutien des Alliés et en affirmant la continuité de la République française.
La résistance iranienne se présente aujourd’hui comme une force d’opposition au régime actuel et défend l’idée qu’une alternative démocratique est possible pour l’Iran. Comme la France libre hier, elle défend l’idée qu’un régime ne représente pas nécessairement les aspirations profondes d’un peuple et qu’une autre voie politique peut exister.
Une organisation politique de résistance
La Résistance française ne s’est pas limitée à des actions clandestines. Elle a également construit une organisation politique capable de préparer l’après-guerre.
En 1943, Jean Moulin réussit à unir les principaux mouvements de résistance au sein du Conseil national de la Résistance (CNR). Cette structure rassemblait des sensibilités politiques différentes autour d’un objectif commun : libérer la France, restaurer la République et préparer les bases politiques, économiques et sociales du pays après la guerre.
De manière comparable, la résistance iranienne s’est organisée autour d’une structure politique d’opposition, le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), qui propose un cadre de transition politique pour la période suivant la fin du régime actuel. Son programme présente notamment des principes tels que le suffrage universel, la séparation de la religion et de l’État, l’égalité des citoyens et le respect des droits humains.
Dans les deux cas, l’enjeu n’est pas seulement de s’opposer à un pouvoir en place, mais aussi de préparer une alternative politique crédible.
Des réseaux clandestins face à la répression
La Résistance française a également reposé sur l’engagement de milliers de femmes et d’hommes qui, dans la clandestinité, ont continué à agir malgré les risques considérables : arrestations, tortures, déportations et exécutions.
Ces réseaux transmettaient des informations, diffusaient des publications clandestines, organisaient des actions et préparaient la libération du pays.
En Iran, malgré une répression extrêmement sévère, des réseaux clandestins d’opposition continuent également d’exister sous la forme des « unités de résistance ». Leurs membres agissent dans un environnement où toute contestation peut entraîner l’emprisonnement ou la condamnation à mort.
Comme les résistants français hier, ces femmes et ces hommes prennent des risques personnels considérables parce qu’ils considèrent que la liberté et la dignité humaine valent cet engagement.
Le rôle de l’exil et de la reconnaissance internationale
L’exil n’a jamais signifié l’abandon d’un pays.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Londres devint le centre politique de la France libre, où le général de Gaulle organisa son mouvement, chercha la reconnaissance des Alliés et représenta une France qui refusait la défaite et la collaboration.
Parallèlement, à l’intérieur de la France, les réseaux de résistance poursuivaient leur action clandestine. Le lien entre une direction politique extérieure et une résistance intérieure fut l’une des caractéristiques essentielles du combat français.
La reconnaissance internationale de la France libre ne fut cependant ni immédiate ni évidente. Les luttes d’influence entre les puissances étrangères entravent parfois l’action d’une résistance nationale. Certains responsables alliés, dans un premier temps, hésitèrent à reconnaître pleinement le rôle du général de Gaulle et envisagèrent d’autres solutions, car ils considéraient que de Gaulle serait un partenaire moins prévisible et moins facile à influencer. Les Etats-Unis et la grande Bretagne défendaient leurs propres intérêts et s’arrogeaient parfois un droit d’ingérence au détriment des intérêts du peuple français. Mais la légitimité acquise par la Résistance, son engagement dans le combat contre l’occupation et son attachement à l’indépendance nationale finirent par s’imposer.
Aujourd’hui encore, une partie importante de l’opposition iranienne agit depuis l’étranger, car toute expression politique indépendante est sévèrement réprimée à l’intérieur du pays. Comme pour la France libre, l’exil est devenu un moyen de préserver une voix politique, d’alerter la communauté internationale et de faire connaître une alternative.
Cette dimension internationale rappelle également une réalité historique : les résistances ne sont pas seulement confrontées au pouvoir qu’elles combattent, mais aussi parfois aux hésitations ou aux choix et intérêts des puissances étrangères. L’expérience française montre toutefois qu’une résistance tire sa légitimité d’abord de son organisation, de ses valeurs et de son engagement auprès de son peuple.
Dans le cas iranien, la question de la représentation de l’opposition fait également l’objet de dé-bats internationaux. Comme la France libre en son temps, la résistance iranienne doit faire face à la préférence de certains acteurs internationaux pour des personnalités ou des courants jugés plus maniables pour servir leurs intérêts et plus susceptibles de s’inscrire dans leurs orienta-tions politiques et stratégiques. L’histoire contemporaine de l’Iran est jalonnée d’exemples qui mon-trent les limites et les conséquences désastreuses des ingérences étrangères dans le destin d’un peuple. Le coup d’État orchestré en 1953 par la CIA et le MI6 britannique contre le gouvernement démocrati-quement élu du Premier ministre Mohammad Mossadegh demeure l’exemple le plus emblématique. Cette intervention a renversé un gouvernement légitime et ouvert la voie à vingt-cinq années de dicta-ture sous le Shah, dont les conséquences continuent de marquer profondément la société iranienne.
La région offre également d’autres exemples d’alternatives politiques artificiellement promues de l’ex-térieur. Lors de l’invasion de l’Irak en 2003, Ahmad Chalabi fut présenté par une partie de l’adminis-tration américaine comme une alternative crédible au régime de Saddam Hussein. Cette tentative de construire une direction politique parrainée de l’étranger s’est révélée être un échec, illustrant qu’au-cune transition démocratique durable ne peut être imposée de l’extérieur.
Plus récemment, les efforts déployés pour ériger l’héritier de l’ancienne monarchie iranienne en princi-pale alternative au régime des mollahs, à travers une intense campagne de communication, la diffusion de nombreuses informations trompeuses sur les réseaux sociaux et, plus récemment, dans le contexte des frappes militaires contre l’Iran, n’ont pas davantage rencontré l’adhésion du peuple iranien. Cette nouvelle tentative confirme qu’aucune alternative ne peut acquérir une véritable légitimité si elle ne s’appuie pas sur une base populaire réelle et sur les forces organisées de la société iranienne.
Le CNRI place l’indépendance politique et le refus de toute tutelle étrangère parmi les principes essentiels de son combat.
Préparer l’après-régime
La grandeur de la Résistance française ne réside pas seulement dans son combat contre l’occupation et le régime de Vichy. Elle réside aussi dans sa capacité à préparer l’avenir et à organiser la transition politique vers le retour de la République.
Le Conseil national de la Résistance (CNR) a joué un rôle essentiel dans cette préparation. En réunissant les principales forces politiques et sociales de la Résistance, il a élaboré un programme destiné à guider la France après la Libération. Ce programme a contribué à définir les fondations de la France d’après-guerre : rétablissement de la démocratie, protection sociale et nouveaux droits pour les citoyens.
L’expérience de la Résistance française montre ainsi qu’un mouvement de résistance ne se limite pas à combattre un régime qu’il considère comme illégitime ; il doit également préparer les conditions politiques, institutionnelles et sociales de l’avenir.
À l’image de la Résistance française, qui avait préparé les bases politiques de la France d’après-guerre, la résistance iranienne place également la question de la transition politique au cœur de ses propositions. Il ne s’agit pas seulement de mettre fin au régime actuel, mais de préparer les institutions et les principes destinés à guider l’avenir. La résistance iranienne présente ainsi un projet de transition politique fondé sur l’organisation d’un processus devant conduire à des institutions démocratiques.
Une leçon de l’histoire française
Bien sûr, aucune comparaison historique n’est parfaite. La France de 1940 était occupée par une puissance étrangère, tandis que l’Iran est dirigé par un régime issu de son propre territoire. Les contextes géopolitiques, historiques et culturels sont différents.
Mais certains principes demeurent universels : refuser la dictature, défendre les libertés fondamentales, organiser une alternative et préparer un avenir démocratique.
L’histoire de la Résistance française montre qu’un mouvement de résistance ne devient pas légitime après sa victoire : il l’est d’abord par les valeurs qu’il défend et par son combat pour la liberté.
En 1940, les résistants français ne savaient pas s’ils l’emporteraient un jour. Beaucoup les considéraient comme isolés ou irréalistes. Pourtant, leur engagement a contribué à sauver la République française.
Comprendre l’histoire de la France libre permet aussi de mieux comprendre pourquoi, aujourd’hui, des femmes et des hommes en Iran risquent leur vie pour défendre leur liberté.
Notre propre histoire nous rappelle une vérité essentielle : lorsque des peuples refusent de se soumettre à l’injustice, leur voix mérite d’être entendue.

