Une enquête approfondie de Reuters jette un sérieux doute sur la tentative de Reza Pahlavi de se présenter comme le leader naturel d’une transition en Iran. Derrière les discours, les rencontres internationales, les riches donateurs et les déclarations sur les réseaux sociaux, Reuters a découvert une campagne aux prises avec l’isolement politique, l’échec de la formation de coalitions, la désillusion des donateurs, la violence et l’intimidation de certains partisans.
Le titre de Reuters était lui-même révélateur : « Changement de régime ? Au cœur de la tentative chancelante de Reza Pahlavi de diriger l’Iran ». Le mot « chancelante » n’était pas qu’une simple figure de style. Il reflétait la principale conclusion d’une enquête basée sur des entretiens avec plus de 50 personnes, dont des collaborateurs actuels et anciens, ainsi que sur l’examen de documents juridiques, de vidéos, de photographies et de publications sur les réseaux sociaux.
U.S. Representative Derrick Van Orden, who met Reza Pahlavi in May, told Reuters he found him articulate and humble. ‘He's tall, and you know, he just looks presidential.’ Van Orden said he challenged Pahlavi over the ‘despicable’ conduct of SAVAK, the shah’s secret police,… pic.twitter.com/8dDT70Go5S
— Reuters (@Reuters) July 28, 2026
Un moment de gloire suivi d’un rejet politique
Pahlavi semblait avoir atteint l’apogée de sa notoriété politique lorsqu’il fut accueilli triomphalement à la Conférence d’action politique conservatrice au Texas. Ses partisans le considéraient comme un potentiel futur dirigeant, et un groupe de riches hommes d’affaires irano-américains aurait versé plus de 3 millions de dollars à sa campagne. Mais Reuters a conclu que cet événement marquait peut-être le point culminant de son ascension plutôt que le début d’une campagne réussie.
L’administration Trump a par la suite pris ses distances avec lui.
Le président américain Donald Trump a publiquement mis en doute la possibilité que Pahlavi soit accepté en Iran. Selon Reuters, un haut diplomate américain a également exhorté un militant irano-américain s’exprimant devant le Conseil de sécurité des Nations Unies à ne pas mentionner Pahlavi nommément. Le vice-président J.D. Vance a par la suite déclaré explicitement que les États-Unis n’avaient jamais affirmé avoir l’intention d’installer Pahlavi à la tête de l’Iran.
Le message était clair : malgré des années de lobbying à Washington et de développement de relations avec les cercles politiques occidentaux, Pahlavi n’était pas parvenu à obtenir la reconnaissance officielle des États-Unis comme une alternative crédible au pouvoir.
Certains de ses propres bailleurs de fonds commençaient également à s’impatienter. Reuters a rapporté que des donateurs lui conseillaient de s’investir davantage dans l’unité de l’opposition et de réagir plus fermement au harcèlement et aux violences perpétrés par des sympathisants radicaux. Selon des sources proches du dossier, il a écouté leurs conseils, mais ne les a pas suivis. Un donateur a cessé ses contributions, estimant que Pahlavi ne répondait pas aux préoccupations de ceux qui finançaient ses activités politiques.
La visibilité ne suffit pas à constituer un mouvement organisé.
Le principal atout politique de Pahlavi demeure son nom. Mais la notoriété et la nostalgie ne sauraient se substituer à un mouvement démocratique organisé, capable de survivre à la répression, d’influencer le cours des événements et de gérer une transition nationale.
Reuters a noté que Pahlavi ne semble pas diriger en Iran une organisation de masse comparable à celles bâties par les figures historiques de l’opposition. Pahlavi a rétorqué qu’il communiquait avec les dirigeants de plus de 1 000 groupes issus des milieux syndicaux, universitaires, religieux et ethniques. Reuters a toutefois précisé ne pas pouvoir vérifier de manière indépendante le nombre de ces groupes collaborant réellement avec lui.
Cette distinction est fondamentale.
Un dirigeant politique aspirant à la responsabilité d’un pays de plus de 90 millions d’habitants ne peut se contenter de sa popularité sur les réseaux sociaux, de contacts non vérifiables ou de la mobilisation des foules lors des événements de la diaspora. Il doit démontrer l’existence d’une organisation responsable, de structures de direction clairement identifiables, d’une stratégie cohérente et de la capacité de rassembler la population au-delà de son électorat actuel.
Ali Vaez, Iran project director at the International Crisis Group, a conflict-prevention organization, said that after meeting Reza Pahlavi 15 years ago, he concluded he lacked the appetite for the political rough-and-tumble needed to lead change in Iran, and nothing since has… pic.twitter.com/KU15CQjaZw
— Reuters (@Reuters) July 28, 2026
Reuters a constaté peu d’éléments prouvant que Pahlavi y soit parvenu.
Un bilan d’échecs en matière de coalitions
Pahlavi se présente régulièrement comme une figure de transition rassembleuse plutôt que comme un candidat en quête de pouvoir personnel. Pourtant, Reuters a documenté l’échec de plusieurs tentatives auxquelles il a participé pour unifier l’opposition iranienne, profondément divisée.
L’exemple le plus frappant est la coalition de 2023 formée par Pahlavi et plusieurs autres figures de l’opposition. Cette initiative s’est rapidement désintégrée en raison de désaccords sur le leadership, la direction et la représentation. Reuters a également rapporté des allégations selon lesquelles l’épouse de Pahlavi aurait dénigré d’autres figures de l’opposition, les qualifiant de « personnes insignifiantes » comparées à son mari.
La portée de cet incident dépasse la simple citation contestée. D’autres membres de l’entourage de Pahlavi ont utilisé une rhétorique présentant toute critique à son égard comme une collaboration avec la République islamique. Un conseiller de haut rang a écrit que l’on était soit avec Pahlavi, soit avec le régime, et a insinué que quiconque cherchait à l’affaiblir servait l’ennemi.
Une telle rhétorique est fondamentalement incompatible avec le pluralisme démocratique. Un mouvement qui traite toute critique de son chef comme une trahison ne fait pas preuve d’une réelle volonté d’instaurer un gouvernement démocratique ; il reproduit l’intolérance politique qu’il prétend combattre.
Violences et intimidations de la part de certains partisans
La partie la plus accablante de l’enquête de Reuters concerne une série d’incidents violents ou menaçants impliquant des partisans de Pahlavi en Grande-Bretagne, en Autriche, aux Pays-Bas et au Canada.
Regime change? Inside Reza Pahlavi’s faltering bid to lead Iran https://t.co/Fr4TuJohm7 https://t.co/Fr4TuJohm7
— Reuters (@Reuters) July 28, 2026
Reuters a documenté des allégations concernant le passage à tabac d’un journaliste kurde, des menaces contre des restaurateurs qui refusaient d’afficher le drapeau pré-révolutionnaire, du harcèlement et la publication d’informations personnelles, des intimidations d’opposants politiques et des confrontations à la sortie de réunions de l’opposition. Deux partisans de Pahlavi ont également été inculpés au Canada du meurtre d’un ancien partisan devenu critique. Ils n’avaient pas encore été condamnés au moment de la publication du rapport.
Lorsque des actes de violence, des menaces et des accusations de trahison émergent de manière répétée de la part de certains membres d’un mouvement politique, son dirigeant a l’obligation de les combattre de façon constante, publique et avant que les dégâts ne deviennent impossibles à ignorer. Des critiques interrogés par Reuters ont affirmé que Pahlavi ne s’était pas exprimé avec suffisamment de clarté, de fréquence ou de fermeté contre les intimidations perpétrées en son nom.
Sa promesse ultérieure d’établir des règles plus strictes pour ses collaborateurs soulève une autre question : pourquoi de telles normes n’étaient-elles pas déjà en place au sein d’un mouvement se prétendant prêt à mener une transition démocratique ?
La contradiction concernant le Corps des gardiens de la révolution islamique
Reuters a également soulevé des questions quant au bilan de Pahlavi concernant le Corps des gardiens de la révolution islamique.
Pahlavi s’est présenté à plusieurs reprises comme un fervent défenseur de la désignation du Corps des gardiens de la révolution islamique comme organisation terroriste. Or, deux militants impliqués dans une campagne visant à obtenir cette désignation ont déclaré à Reuters que son implication concrète s’était limitée en grande partie à des déclarations sur les réseaux sociaux et à une tribune.
Selon leurs témoignages, il a refusé de signer une déclaration commune, n’a pas participé aux principales manifestations de la campagne et n’a envoyé aucun représentant. Un militant a même affirmé que Pahlavi avait de facto boycotté leur campagne. Pahlavi a répondu que certains militants souhaitaient peut-être utiliser son nom pour promouvoir leurs propres initiatives plutôt que la cause dans son ensemble.
Cette contradiction entre le discours public et les agissements rapportés prend une importance accrue lorsqu’on l’examine au regard des déclarations changeantes de Pahlavi concernant ses contacts au sein des institutions militaires et sécuritaires du régime.
Pendant des années, Pahlavi a présenté le dialogue avec les membres des forces armées, des Bassidj et des Gardiens de la révolution comme un élément central de sa stratégie de transition.
Un article d’opinion du Washington Examiner, signé par les universitaires Kazem Kazerounian et Hossein Saiedian, a passé en revue les déclarations attribuées à Pahlavi sur plus de vingt ans. Les auteurs ont noté qu’en 2002, il évoquait des communications par téléphone, fax et courriel avec des religieux, des Gardiens de la révolution et des fonctionnaires. En 2018, il a décrit des communications directes de plus en plus fréquentes avec des représentants des forces militaires et paramilitaires.
En 2025, Pahlavi a lancé ce qui était présenté comme un canal sécurisé permettant aux militaires, policiers, agents de sécurité et fonctionnaires d’indiquer leur volonté de rompre avec le régime.
En juillet 2025, il aurait affirmé que plus de 50 000 personnes au sein du gouvernement et de l’armée s’étaient inscrites. Il a ensuite laissé entendre que d’importantes fractions des forces armées et de sécurité avaient discrètement manifesté leur soutien. Dans une interview accordée à Hugh Hewitt en février 2026, Pahlavi affirmait que plus de 160 000 personnes avaient postulé via cette initiative et que nombre d’entre elles appartenaient aux forces de sécurité, à l’armée ou à la bureaucratie civile et souhaitaient participer à une future transition.
Ce chiffre était politiquement extraordinaire. Si Pahlavi avait réellement accès à un réseau aussi vaste de transfuges potentiels, cela aurait dû représenter l’un des défis organisés les plus importants jamais relevés par la République islamique.
Pourtant, aucune liste vérifiée de manière indépendante, aucun échantillon représentatif, aucune structure de commandement ni aucune vague visible de défections institutionnelles n’ont été rendus publics. Le réseau en question n’a pas non plus démontré de capacité mesurable à modifier l’équilibre des pouvoirs lors des confrontations majeures qui ont suivi.
Des contacts étendus aux messages informels
Les auteurs du Washington Examiner ont comparé les déclarations antérieures de Pahlavi avec une interview accordée à Reuters dans laquelle il niait communiquer avec le haut commandement des Gardiens de la révolution et décrivait ses contacts comme des membres individuels du régime prenant discrètement contact avec lui via les réseaux sociaux.
Les auteurs ont soutenu qu’il ne s’agissait pas d’une simple clarification, mais d’un recul important par rapport aux affirmations précédentes concernant des appels téléphoniques, des fax, une communication quotidienne avec des représentants et une plateforme sécurisée ayant attiré des dizaines de milliers de candidats.
Le problème de fond, cependant, demeure irrésolu.
Qu’est-il advenu des 160 000 candidats annoncés ? Combien d’identités ont été vérifiées ? Combien étaient membres de l’armée, des Gardiens de la révolution, de la police ou de l’administration civile ? Quel réseau les reliait à l’équipe de Pahlavi ? Quelles preuves démontrent qu’il s’agissait de véritables défections institutionnelles et non de candidatures en ligne non vérifiées ?
Ni l’enquête de Reuters ni les déclarations publiques de Pahlavi citées dans ces rapports n’apportent de confirmation indépendante permettant de répondre à ces questions.
Un dirigeant par auto-proclamation, et non par une capacité avérée
Pahlavi affirme que le peuple iranien lui a demandé de mener la transition et qu’il a accepté cette responsabilité. Or, le leadership ne saurait s’établir par la simple auto-proclamation.
L’enquête de Reuters dépeint une figure politique qui, bien que célèbre, n’a pas réussi à transformer cette notoriété en unité, en discipline ou en une organisation vérifiable de manière indépendante à l’intérieur de l’Iran. Ses tentatives de coalition ont échoué. Certains donateurs ont été gagnés par la désillusion. Washington a refusé de lui apporter son soutien officiel. Certains de ses partisans ont eu des comportements qui nuisent à toute prétention à la tolérance démocratique. Enfin, ses affirmations concernant un soutien massif au sein des appareils répressifs iraniens ne sont étayées par aucune preuve susceptible d’être soumise à un examen indépendant.
Pahlavi se présente comme un pont vers la démocratie. Or, un pont doit être ancré des deux côtés.
D’un côté, il bénéficie d’une visibilité dans les médias étrangers. De l’autre, Reuters n’a relevé aucune organisation de masse clairement établie à l’intérieur de l’Iran et prête à assumer la responsabilité d’une transition.
L’écart entre ces deux réalités ne constitue pas une faiblesse mineure de sa campagne. C’est la raison fondamentale pour laquelle sa tentative de prendre la tête de l’Iran bat de l’aile.

