La pauvreté urbaine en Iran a désormais atteint un stade où elle ne peut plus s’expliquer uniquement par des indicateurs de revenus. Ce qui est aujourd’hui visible à Téhéran, Mashhad, Ahvaz, Karaj et dans d’autres grandes villes est la combinaison d’une crise du logement, de l’effondrement de la sécurité de l’emploi, de migrations forcées, de la marginalisation et de l’érosion de l’identité sociale. Des dizaines de milliers de personnes sont désormais contraintes de choisir entre rester en ville et préserver un niveau minimum de dignité humaine.
Depuis des années, la structure économique du régime iranien a transformé les villes en marchandises vouées à la spéculation. Dans cette structure, le logement n’est pas perçu comme un droit social, mais comme un outil d’accumulation de capital par des groupes proches du pouvoir. Il en a résulté une flambée des prix des loyers, l’élimination progressive de la classe moyenne et le déplacement de millions de personnes vers les périphéries urbaines. Aujourd’hui, même les salariés et les professionnels ne peuvent plus se permettre de mener une vie indépendante.
L’effondrement de la vie urbaine sous la pression de la guerre et de la crise économique
La crise actuelle n’est pas simplement le résultat de l’inflation ou d’une mauvaise gestion. Les guerres récentes et les tensions politiques ont également accéléré l’expansion de la pauvreté urbaine. De nombreuses entreprises ont fermé leurs portes, des projets économiques sont au point mort et des milliers de personnes ont perdu leur emploi. Les statistiques officielles de l’assurance chômage ne reflètent qu’une infime partie de la réalité. Des millions de personnes travaillant dans l’économie informelle, en ligne ou sur la base de projets ont été, de fait, abandonnées sans aucun soutien.
Dans de telles conditions, retourner vivre chez ses parents n’est plus un choix culturel ; c’est le signe d’un échec économique et de l’effondrement de l’indépendance personnelle. Une femme d’âge moyen, contrainte de retourner vivre chez sa mère avec son enfant, ne fait pas simplement changer de lieu de résidence ; elle perd une partie de son identité sociale. La migration inverse, de Téhéran vers des villes plus petites, n’est plus non plus le signe d’un attachement à sa ville natale, mais plutôt le résultat direct de l’impossibilité de survivre dans la capitale.
Saeed Izadi, enseignant-chercheur à l’université Bu-Ali Sina en Iran, souligne que la pauvreté urbaine ne se limite pas à la pauvreté de revenus. Selon lui, la crise actuelle englobe la pauvreté liée au logement, l’insécurité, la pauvreté environnementale, la pauvreté culturelle et l’effondrement du niveau de vie. Cette définition explique pourquoi même des zones qui semblent physiquement développées restent plongées dans la crise. Une ville peut se parer de hautes tours et d’autoroutes massives ; mais lorsque ses habitants manquent de sécurité psychologique, d’un emploi stable et de la capacité de vivre dans la dignité, cette ville est, en réalité, pauvre.
L’ampleur de cette crise est vertigineuse. Selon des études menées à Téhéran, près de la moitié de la population de la capitale est touchée par diverses formes de pauvreté multidimensionnelle. Cela signifie que la crise ne se limite plus aux habitants traditionnels des bidonvilles. Enseignants, journalistes, employés de bureau, artistes et même certaines catégories de la population active qualifiée se voient désormais relégués vers les classes sociales inférieures.
Marginalisation : le véritable visage de l’échec du système de planification iranien
L’une des manifestations les plus évidentes de la pauvreté urbaine réside dans l’expansion des habitats informels et des quartiers déshérités. La population marginalisée, estimée il y a quelques années à environ 11 millions de personnes, atteint désormais près de 14 millions d’individus. Les crises climatiques, les pénuries d’eau, la destruction du secteur agricole et la concentration massive des ressources dans quelques grandes villes ont également contraint des millions de personnes à l’exode.
En réalité, depuis des décennies, le régime iranien a anéanti tout développement régional équilibré, poussant les populations vers les grandes villes pour ensuite les abandonner aux marges mêmes de l’espace urbain. Il en a résulté l’émergence de zones dépourvues d’infrastructures adéquates, de services de santé, d’une éducation de qualité et de protection sociale.
La crise de la pauvreté urbaine a même gagné les cœurs historiques des villes. De nombreux quartiers anciens de Téhéran, d’Ispahan et de Chiraz ont été désertés en raison du coût élevé de la vie, de la dégradation des lieux et de l’abandon. Dans ces districts, la vie urbaine s’éteint progressivement, cédant la place à l’aliénation, à l’insécurité et à la pauvreté.
Depuis des années, la structure de planification du régime privilégie exclusivement la quantité. Aux yeux des dirigeants, le nombre de logements construits prime sur la qualité de vie. Des projets de construction massifs ont été lancés sans le moindre souci de l’identité urbaine, des transports, de l’environnement ou des besoins humains fondamentaux. Le résultat : des villes qui ont beau s’être étendues physiquement, elles se sont vidées de leur substance intérieure.
Cette crise constitue désormais une menace pour la cohésion sociale, la santé mentale, l’identité individuelle et l’avenir même de la société. La guerre, les sanctions, la corruption structurelle et l’inefficacité chronique du régime iranien ont transformé les villes en espaces d’anxiété permanente. Sous cette épaisse couche de poussière, ce ne sont pas seulement les bâtiments qui disparaissent peu à peu, mais aussi l’espoir humain.

