IranIran (actualité)L'économie iranienne, or noir et clientélisme

L’économie iranienne, or noir et clientélisme

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Le Monde, 27 mars – Lorsque le président de la République islamique pointe un « complot de l’étranger » parce que le prix des tomates monte, c’est signe qu’il n’a pas une grande maîtrise de son économie. Et quand Mahmoud Ahmadinejad invoque le ciel pour régler « le problème de la viande et du poulet » – « si Dieu le veut » – c’est qu’il ne contrôle en fait rien.

En Iran, l’inflation atteint, officiellement, 16 %. L’envol des prix des denrées alimentaires provoque la grogne générale et la rancoeur des pauvres, séduits par les promesses du candidat Ahmadinejad lors de la campagne présidentielle de 2005.

En 2006, dans une lettre ouverte, 150 députés (sur 290) lui ont demandé de réduire la dépendance envers les devises pétrolières et de couper dans la dépense publique. La même année, le gouverneur de la banque centrale a mis en garde contre le dérapage de l’inflation et 50 universitaires ont appelé le président à ouvrir l’économie du pays.

L’inquiétude a redoublé le 21 janvier, quand M. Ahmadinejad a présenté un budget mars 2007-mars 2008 avec des dépenses en hausse de 20 % : l’économie résisterait-elle à un renforcement des sanctions qui la touchent ? Le pays affiche néanmoins quelques bons indicateurs, grâce à l’afflux des pétrodollars. « La croissance est soutenue, la balance commerciale excédentaire, les réserves de devises importantes », note l’économiste Thierry Coville, spécialiste de l’Iran.

Une vision positive que tempère Denis Bauchard, de l’Institut français des relations internationales (IFRI) : « L’appareil productif iranien est largement nationalisé et peu productif. Il crée peu d’emplois, paie peu d’impôts et des droits de douane élevés protègent de la concurrence étrangère des entreprises publiques très gourmandes en subventions. »

Grâce à ses 2,7 millions de barils de pétrole exportés chaque jour, Téhéran a mis en place un robinet à subventions hors du commun. Sur les 55 milliards de dollars (41,4 milliards d’euros) de revenus pétroliers en 2006 (contre 23 milliards de dollars en 2003), une large part a été redistribuée en aides : au logement, à l’emploi, au pain, au riz, aux médicaments ou… à l’essence. Car pour les mollahs, la recette pétrolière est moins un outil de modernisation qu’une rente politique.

Qui contrôle ces subventions (15 à 20 milliards de dollars en 2005, soit 11 % du produit intérieur brut) a le pouvoir de fidéliser une clientèle. La rente énergétique finance tant la hausse des salaires d’une fonction publique pléthorique ou la stabilité des prix agricoles que des prêts à taux zéro pour les jeunes voulant se marier.

Mais le premier bénéficiaire est l’automobiliste. En Iran, le litre à la pompe est le plus bas du monde : 8 centimes d’euros ! Comme le pays importe 40 % des produits raffinés qu’il consomme, une partie des devises tirées de la vente du brut repart pour acheter l’essence utile aux besoins internes. Les subventions à la vente d’essence se monteraient à une dizaine de milliards de dollars par an.

Un chiffre qui va croissant, car les prix bas à la pompe engendrent une forte contrebande. Un des sports préférés des Iraniens est de revendre de l’essence en Irak, en Syrie, au Pakistan ou en Afghanistan. « Des armadas de camions bourrés de jerricans franchissent les frontières. Il y a une économie frontalière très florissante dans les zones limitrophes », souligne Farida Adelkhah, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

Les agriculteurs sont aussi de grands bénéficiaires des aides publiques. Selon la banque centrale d’Iran, les prix garantis aux producteurs de riz, de viande, de produits laitiers ou l’aide à l’achat de pesticides ont pesé 2,3 milliards d’euros en 2005. Objectif : offrir au consommateur des produits alimentaires à bas prix.

Or, les agriculteurs écoulent aussi une partie de leur production à meilleur prix chez leurs voisins. D’où une hausse des prix en Iran. Quand le pouvoir s’est aperçu que ses dépenses pour acheter des citrons montaient, il a baissé les tarifs douaniers pour faire pression sur les producteurs locaux. Résultat : la plupart ont fait faillite.

Depuis l’invasion américaine, en mars 2003, l’Irak est devenu un débouché important pour la République islamique. Elle y écoule électricité, appareils électriques, voitures, tapis, matériaux de construction, poissons, épices, livres, etc. Téhéran voit là un moyen de resserrer des liens avec un pays dont 60 % de la population est, comme la sienne, chiite.

L’économie de rente instituée par le régime a empêché toute modernisation de l’appareil productif, pétrolier inclus. En raison de fuites dans les raffineries, 6 % de la production pétrolière serait perdue. Et l’Iran ne parvient pas à remplir le quota fixé par l’Organisation des pays exportateurs (OPEP). Selon Mme Adelkhah, son économie est traversée de déséquilibres qu’on ne pourrait corriger sans bouleverser l’ensemble du système.

Les 4 millions de citoyens iraniens vivant à l’étranger (Europe, Etats-Unis, Israël…) envoient tous les ans « au pays » pour des centaines de millions de dollars des produits introuvables sur place (médicaments, pièces automobiles…). A Téhéran, sous le tchador, l’iPod diffuse les derniers tubes californiens. L’austérité islamique est tempérée par une vibrante économie informelle dans laquelle les femmes se sont taillé une place inattendue : au Bazar, elles ont le monopole de la lingerie fine et des cosmétiques.

Cette imbrication des économies formelle et souterraine peut continuer à deux conditions : que le prix du brut reste élevé sur les marchés internationaux et qu’aucun embargo ne pénalise les échanges de Téhéran. A l’inverse, que les revenus pétroliers baissent ou que des sanctions draconiennes soient imposées, et des risques de mécontentement considérables surgiraient.

La République islamique connaîtra-t-elle le sort de l’URSS ? Dans les années 1970 et au début des années 1980, Moscou avait financé les importations de biens grâce aux revenus des hydrocarbures, avant que le contre-choc pétrolier de 1986 l’empêche de subventionner l’économie, contribuant à la chute du régime communiste.

Telle est la thèse du géographe Roger Stern, de l’université Johns-Hopkins. Fin 2006, dans un rapport sur l’Iran devant l’Académie des sciences américaine, il pointait un risque de baisse des revenus pétroliers liée à un sous-investissement et… leur disparition en 2015 : « Ce que les Iraniens se font à eux-mêmes est bien pire que tout ce que nous pourrions leur faire », écrivait-il. Dans la crise nucléaire avec Téhéran, les « faucons » américains préfèrent des sanctions immédiates, voire une intervention militaire. Car attendre dix ans, plaident-ils, c’est l’assurance que les Iraniens posséderont la bombe A.

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