IranIran (actualité)Ahmadinejad, un "vilain parfait"

Ahmadinejad, un « vilain parfait »

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Le Monde, 29 septembre – Par Corine Lesnes – En septembre 2006, Hugo Chavez avait joué à l’ONU le rôle du « méchant » que les médias populaires américains aiment à poursuivre de leurs titres enflammés. Le président du Venezuela avait comparé son homologue George Bush au « diable » dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Cela lui avait valu de provoquer une frénésie médiatique dans le quartier de Harlem, où il était allé offrir de l’essence à bas prix aux laissés-pour-compte de la croissance américaine…

Cette année, le rôle de « l’invité de déshonneur », selon l’expression du New York Post, a été dévolu au président iranien Mahmoud Ahmadinejad, venu pour la troisième fois depuis son élection en 2005 intervenir à la tribune des Nations unies. Unanimement vilipendé dans les médias et dans l’opinion, il a été cité et invité partout. « Pour les tabloïds, Ahmadinejad est pain bénit. Il est le vilain parfait, explique le sociologue Todd Gitlin, professeur à l’école de journalisme de Columbia. Il les ramène à la période excitante où Khrouchtchev venait à l’ONU. La seule difficulté qu’il leur pose est que son nom est trop long à imprimer pour les gros titres… »

En 2005, M. Ahmadinejad avait refusé de répondre à un journaliste israélien pendant une conférence de presse. Il y a un an, une querelle avait éclaté entre le Council on foreign relations (CFR), qui l’avait invité, et une partie de la communauté juive, qui s’y opposait. Le prestigieux Conseil avait changé le dîner prévu en simple « rencontre », et argué que les grands médias (CBS, Time Magazine, etc.) offraient eux aussi une tribune au trublion iranien. Mais la polémique n’avait pas atteint le degré de violence qui a été observé cette année. « La guerre a été déclarée par les journaux », a commenté le critique média du Washington Post, Howard Kurz.

Le geste qui a fait l’effet d’une étincelle a été la demande du dirigeant iranien de pouvoir se rendre à Ground Zero, qui symbolise l’effondrement des deux tours du World Trade Center après les attaques du 11 septembre 2001. Le Daily News lui a promis « l’enfer » s’il s’approchait du site des attentats. Les hommes politiques, en pleine campagne pour les élections primaires, ne se sont pas précipités pour calmer les esprits. « Il faut l’en empêcher, au besoin par la force », a protesté le républicain John McCain. Quelques voix sur les blogs progressistes ont tenté d’expliquer que M. Ahmadinejad s’adressait en fait à l’opinion iranienne, et que la virulence des réactions américaines renforcerait plutôt sa position, à un moment où il est en difficulté dans son pays. Elles n’ont guère eu d’écho. « Renforcer les durs à Téhéran simplifie la vision du monde des durs à New York », résume Todd Gitlin.

L’invitation à l’université Columbia a permis de prolonger la polémique. Cinq heures avant l’heure prévue pour le début du discours du président iranien, la chaîne conservatrice Fox News avait déjà un envoyé spécial sur le campus. Deux camps se sont affrontés. Les partisans du « free speech », pierre angulaire de la démocratie américaine, estimaient légitime de donner la parole à l’Iranien, bien qu’il ait contesté la réalité de l’Holocauste. Les autres estimaient que, avec ce type de raisonnement, Columbia, tout comme le CFR, aurait aussi bien pu donner la parole à Hitler. S’est ajoutée la dimension propre à Columbia, université considérée comme un bastion propalestinien, régulièrement soupçonnée d’antisémitisme par les quotidiens néoconservateurs comme le New York Sun. Lee Bollinger, le doyen, a été promis au chômage pour avoir invité le « tyran ». Jusqu’au moment où il a introduit l’intervenant en le qualifiant de « dictateur minable et cruel »… Bref, la presse avait retrouvé son terrain de prédilection : pour ou contre.

En trois jours, Mahmoud Ahmadinejad a eu les honneurs des grandes chaînes de télévision. Sur CBS, le journaliste du magazine « Sixty Minutes » qui l’a questionné était le nouveau venu de l’émission, Scott Pelley : il a eu à coeur de se montrer à la hauteur du combat. Christiane Amanpour, de la chaîne d’informations internationales CNN, Charlie Rose, de la télévision publique, ont posé les mêmes inévitables questions, obtenant les mêmes réponses évasives. « La presse s’est fait embobiner comme par une quelconque célébrité en mal de publicité », estime l’éditorialiste Jon Friedman dans Marketwatch.

Avant de quitter les Etats-Unis, le président iranien a invité une cinquantaine de journalistes et de chercheurs de renom pour un dîner à l’Hôtel l’Intercontinental de New York. La plupart des convives ne se sont pas fait connaître. Seul Richard Stengel, de Time Magazine, a raconté son « dîner avec Ahmadinejad ». Les invités ont été priés de ne pas poser de questions mais de donner leur opinion, ce qui permettrait au « dialogue » de s’engager. Le président iranien s’est adressé à chacun par son nom et avec beaucoup de « soin » et de « patience ». Il a dit qu’il y était prêt mais qu’il ne « pensait pas » que la guerre allait arriver. Puis il s’est retiré en s’inclinant, toujours paré du « léger sourire énigmatique » qui ne l’avait pas quitté depuis son arrivée.

Si Mahmoud Ahmadinejad a suscité des sarcasmes à New York, le président iranien s’est attiré des éloges dans son propre pays pour avoir eu le « courage » d’entrer dans « la fosse aux lions ». Dans leur ensemble, la presse et la classe politique saluent son déplacement aux Etats-Unis comme un triomphe. « En pénétrant avec intrépidité et courage dans la « cage du lion », il s’est acquis à coup sûr une plus grande stature de héros encore aux yeux de la rue arabo-musulmane », écrit le quotidien Iran News. Même des personnalités pas toujours bien disposées à l’égard d’Ahmadinejad ont salué sa « prestation » aux Etats-Unis, où, selon l’ayatollah Mahmoud Hachemi-Chahroudi, il s’est joué des « complots ennemis ».

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