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Iran, le nucléaire proliférant

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Le Monde, 30 mai – Par Richard Prasquier – L’appel à la destruction d’un autre Etat membre, ainsi que l’Iran le fait publiquement vis-à-vis d’Israël, est une violation caractérisée de la Charte de l’ONU. Les Etats – et tout particulièrement les membres permanents du Conseil de sécurité – ont pour mission élémentaire de la faire respecter. Certes, la menace d’anéantissement a toujours fait partie de l’équilibre de la terreur nucléaire durant la guerre froide, mais il s’agissait d’une destruction planifiée en représailles : ici, rien de tel, le seul fait de l’existence d’Israël mérite « représailles », autrement dit première frappe.

Or celle-ci, du fait de l’éloignement géographique, ne pourrait être que nucléaire, certains dignitaires fanatiques envisageant ce crime apocalyptique comme le prélude au retour du Mahdi. Car, parmi les décisionnaires iraniens, il en est qui sont mus par des objectifs eschatologiques où la lutte religieuse est l’impératif subordonnant tous les autres, une lutte incluant non seulement la destruction d’Israël, mais aussi celle des valeurs du monde des « croisés », le nôtre, comme l’illustrent des manuels d’enseignement iraniens.

Pour certains observateurs, un Iran nucléarisé ne concernerait au fond que les adversaires désignés du régime des mollahs. Plus explicitement, il s’agirait d’un problème irano-israélien ou irano-arabe à régler entre des protagonistes locaux. Dans cette logique rassurante, les Européens n’auraient guère à intervenir dans des contentieux ne les regardant pas. Or rien n’est plus erroné qu’une telle démarche. Par méconnaissance des enjeux géopolitiques, mauvaise foi ou complaisance vis-à-vis de Téhéran, ceux qui militent – en France en particulier – pour le renoncement à toute exigence quant à l’interruption de l’enrichissement d’uranium par l’Iran rendent un bien mauvais service à la cause d’une Europe en paix, pour plusieurs raisons.

En premier lieu, la géopolitique comme la nature a horreur du vide ; qu’une puissance renonce délibérément à assumer une certaine influence en certains points du globe, et immédiatement elle sera relayée par d’autres puissances. Ce phénomène s’avère flagrant en Afrique depuis plusieurs années, la France perdant du terrain face à une Chine en pleine expansion assumée.

Autour de l’Iran, plusieurs Etats solidement ancrés à l’Occident – et excellents fournisseurs et clients de l’Union européenne – attendent de la troïka (Allemagne, Grande-Bretagne, France) qu’elle exerce des pressions sur le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad à la mesure de sa puissance économique et militaire.

Clairement, si l’Arabie saoudite, le Koweït, le Pakistan ou encore et surtout la Turquie devaient être déçus par une Union incapable de faire entendre sa voix sur leur cauchemar commun, à savoir la bombe iranienne, il est fort à parier qu’ils quitteraient le giron occidental.

Potentiellement désastreuse sur le plan commercial, une telle perspective le serait tout autant au niveau politique : Islamabad rejoignant le giron « protecteur » chinois, Riyad et les pétromonarchies du Golfe se cristallisant sur une ligne intra-islamique, et Ankara abandonnant définitivement le pôle d’attraction européen pour rejoindre… la Russie. Dans tous les cas, à n’avoir pas pris la mesure de l’enjeu non seulement régional mais international, l’Europe y perdrait.

En second lieu, si Téhéran obtenait la bombe, celle-ci serait hautement proliférante. Déjà, en décembre 2006 – fait sans précédent -, le Conseil de coopération du Golfe (regroupant les sept pétromonarchies arabes de la péninsule) annonçait le lancement d’un programme de recherche nucléaire. Quelques mois auparavant, l’Egypte avait annoncé son intérêt pour le « nucléaire civil », tandis que le Pakistan voisin indiquait vouloir développer ses vecteurs face « à la menace grandissante du nucléaire iranien »… Parce qu’Arabe, monarchique, sunnite et rivale pétrolière, l’Arabie saoudite proliférera grâce à ses moyens financiers et ses ingénieurs pakistanais en cas d’obtention de la bombe par l’Iran perse, antimonarchique et chiite. Parce que rivale de l’Iran dans le Caucase et sur la question kurde, la Turquie nationaliste proliférera. Parce que rival religieux (sunnite) et politique (Baloutchistan), le Pakistan – déjà possesseur de la technologie nucléaire militaire – accroîtra ses capacités…

Comment les Européens peuvent-ils imaginer pouvoir assurer leur sécurité à moyen et long termes dans une telle course aux armes de destruction massive au Moyen-Orient ?

En troisième lieu, la géographie est têtue. Non seulement le risque de conflagration régionale qu’impliquerait la bombe iranienne – et la prolifération qui s’ensuivrait – concernerait au premier chef les intérêts européens vitaux (pétrole, déstabilisation interne, etc.)-, mais encore plusieurs Etats du sud-est de l’Union se situeraient immédiatement dans le rayon d’action des missiles iraniens Shihab 3 ! Face à ces périls, seuls deux Etats de l’Union – France et Grande-Bretagne – disposeraient en principe de forces de frappe et de projection conventionnelles et nucléaires suffisantes à une certaine dissuasion…

Enfin, quid de la prolifération non étatique ? Déjà convaincue d’avoir trempé dans de nombreux actes terroristes dans le monde (Liban, France, Argentine, etc.), la République islamique d’Iran pourrait se doter d’un moyen de coercition supplémentaire, notamment contre l’Europe, en offrant des « bombes sales » à des groupes terroristes.

Au final, faire croire que la bombe aux mains de l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad ne concernerait que Washington, Jérusalem ou les capitales arabes et non le Vieux Continent relève de l’irresponsabilité. Tant du fait d’une déstabilisation régionale inévitable que des menaces directes sur son sol, la perspective d’une nucléarisation de l’Iran doit impérativement être rejetée par une Europe qui, en l’occurrence, joue là son avenir. Pourvu que la chancelière Angela Merkel, le président Nicolas Sarkozy et le futur premier ministre britannique en demeurent convaincus…

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Richard Prasquier est président du CRIF.

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