OpinionPresse internationaleIran : le discours de trop d'Ahmadinejad

Iran : le discours de trop d’Ahmadinejad

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Libération, Paris, 28 octobre – Par Jean-Pierre Perrin – Condamné internationalement, son appel à la destruction d’Israël suscite des réserves au sein même du régime.

Au-delà du tollé suscité par l’appel de Mahmoud Ahmadinejad à «rayer Israël de la carte», la communauté internationale continuait à se demander hier ce qui avait poussé le nouveau président iranien à lancer mercredi de telles menaces au moment où son pays n’a jamais été autant menacé de se retrouver devant le Conseil de sécurité. Ses déclarations risquent non seulement d’apporter de l’eau au moulin des pays qui, Etats-Unis et Israël en tête, veulent voir Téhéran condamné au plus vite pour ses activités nucléaires mais aussi de provoquer une grave crise internationale où le régime islamique a beaucoup à perdre. Elles ont même dû irriter une large partie des dirigeants du monde arabo-musulman, qui n’ont sans doute guère aimé se voir promis à brûler «dans les flammes de la colère de leur propre peuple», une évidente allusion à l’assassinat de Sadate et du roi Abdallah de Jordanie. Pourtant, le régime iranien ne se cache pas de vouloir éviter une telle saisine du Conseil de sécurité, qui pourrait être décidée d’ici moins d’un mois lors d’une réunion cruciale de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et se traduire, s’il y a condamnation, par de lourdes sanctions économiques.

Hier, les réprobations se sont succédé. Kofi Annan a exprimé sa consternation. L’Iran va être perçu comme une «véritable menace» pour la sécurité, a renchéri Tony Blair. Jacques Chirac, lui, a jugé «tout à fait insensées et irresponsables» les déclarations du président iranien, ajoutant qu’elles faisaient «courir à son pays le risque d’être mis au ban des nations». Le ministère iranien des Affaires étrangères n’a pourtant montré aucun signe de repentir. L’Iran s’est contenté d’expliquer que son président n’avait fait que constater que le sionisme (et non pas l’Etat d’Israël, cette fois pas mentionné) était «condamné à l’anéantissement», indique un communiqué de l’ambassade iranienne à Paris. La télévision iranienne, elle, a sans arrêt relayé la citation d’Ahmadinejad, avec le nom de son auteur : l’imam Khomeiny.

Rupture. Depuis les présidences de Rafsandjani et Khatami, l’Iran s’était éloigné de la position initiale de la république islamique, affirmée par Khomeiny qui prônait l’anéantissement de l’Etat hébreu. Certes, le régime laissait les responsables de second ou troisième rang évoquer un tel sort mais, en même temps, ses dirigeants assuraient n’avoir nulle intention «d’être plus palestiniens que les dirigeants palestiniens», comme l’avait déclaré l’ex-président Khatami. Après des périodes de tensions, l’OLP avait pu rouvrir un bureau à Téhéran et Yasser Arafat, un temps paria et interdit de séjour, avait été depuis en partie réhabilité. En 2002, l’Iran avait même envisagé la coexistence de deux Etats, palestinien et israélien. L’appel d’Ahmadinejad est donc en rupture flagrante avec cette politique en vigueur depuis une quinzaine d’années et qui peut se résumer ainsi : Téhéran ne veut plus jamais se trouver en première ligne dans le conflit israélo-arabe.

Dès lors, s’agit-il d’un changement de cap du régime iranien ou d’un dérapage, auquel se prêtait la conférence «Le monde sans le sionisme» dans laquelle le Président intervenait ? Et cette volte-face a-t-elle eu la caution de son protecteur, le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui l’a lancé dans l’arène politique et a beaucoup fait pour son élection en juin ? La réponse devrait être connue aujourd’hui. Chaque dernier vendredi de ramadan, le numéro un iranien intervient en effet lors de la prière du vendredi à l’Université de Téhéran lors de la journée al-Qods (Jérusalem). Cette fois, il lui faudra soit confirmer la position de son protégé soit la contredire. Dans le premier cas, pourrait s’engager une crise internationale. Dans le second, une crise interne.

Défiance. L’establishment religieux n’est pas sans s’inquiéter de la ligne ultra radicale d’Ahmadinejad. Cette défiance atteint par ricochet Khamenei, jugé responsable des agissements de son poulain. L’Assemblée des experts, dont les pouvoirs vont en théorie jusqu’à surveiller l’action du Guide suprême, a ainsi invité l’ex-président Khatami ­ vieil adversaire d’Ahmadinejad ­ à s’exprimer. Le Guide lui-même semble aujourd’hui se méfier de celui qu’il a fait accéder à la présidence. On peut lire ainsi sa décision de se dessaisir d’une partie de son droit de regard sur certaines affaires du pays au profit du Conseil de discernement, l’instance d’arbitrage du pouvoir, dont Hachémi Rafsandjani est le président. Il reviendrait donc à ce dernier, candidat malheureux contre Ahmadinejad à l’élection présidentielle, de surveiller les excès de son vainqueur. Ce qui apparaît déjà comme une mise sous tutelle.

Solidarité. D’ores et déjà, Ahmadinejad a connu un revers lorsqu’il a dû renoncer à sa politique de subvention du prix des carburants, qui était l’un de ses arguments de campagne électorale. On lui reproche également la fuite massive de capitaux depuis son accession à la présidence et l’état de stagflation que connaît actuellement l’Iran alors que les revenus pétroliers ont plus que triplé d’une année sur l’autre. Sur le nucléaire, il semble aussi avoir perdu la main. Un député appartenant à la même faction a demandé que ce dossier lui soit retiré, en raison de sa gestion catastrophique, et confié à Rafsandjani et Khatami. Aussi l’appel à l’anéantissement d’Israël risque-t-il d’être jugé sévèrement par les autres instances du pouvoir qui ont semblé surprises par l’ampleur des réactions. Mais, au nom de la solidarité que le régime affiche depuis toujours face à l’extérieur, ces détracteurs pourraient ne pas apporter de l’eau au moulin de la communauté internationale.

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