OpinionPresse internationaleLe mal parti khomeyniste (Le Canard Enchaîné)

Le mal parti khomeyniste (Le Canard Enchaîné)

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ImageLe Canard Enchaîné: Par David Fontaine – « Accompagnant » le peuple sans le guider, cet ancien Premier ministre de Khomeiny, devenu opposant en chef par la grâce des manifs, est contre Ahmadinejad mais pour la république islamique.

«Je n’ai pas peur de mourir pour défendre les aspirations du peuple. » Le 1er janvier, Mir Hossein Moussavi, ce petit architecte barbichu de 68 ans devenu le panache blanc de l’opposition iranienne, s’est de nouveau dit prêt à aller « jusqu’au martyre », tout en proposant une démocratisation progressive du régime en cinq points. Depuis qu’il s’est fait voler son élection à la présidence, le 12 juin, par Ahmadinejad, ce technocrate sans charisme, porté presque malgré lui par les manifestations insurrectionnelles, s’est vraiment révélé, alors que c’était un « conservateur réformiste » (sic !) issu du sérail, choisi comme le candidat des réformateurs par défaut seulement, et par calcul stratégique.

Dénonçant inlassablement les fraudes et la violence, il a fait preuve de courage face aux nervis à moto bloquant son bureau le 8 décembre : « Vous avez une mission, accomplissez-la : tuez-moi, blessez-moi ou menacez-moi ! » Trois semaines plus tard, lors des manifestations de l’Achoura, le 27 décembre, c’est son neveu qui a été tué par balles… Dernier avertissement ?

« Mort, il serait un symbole beaucoup plus fort que vivant », juge le professeur à la Sorbonne, Yann Richard, qui rappelle cependant que Moussavi, Premier ministre de Khomeyni de 1981 à 1989 pendant la guerre Iran-Irak, fut associé à la féroce répression des opposants : des communistes du Toudeh aux nationalistes et aux libéraux, jusqu’au massacre des prisons en 1988 qui fit entre 15 000 et 30 000 morts, notamment chez les Moudjahidines du peuple. Un massacre que l’ayatollah Montazeri avait eu le courage de dénoncer sur le moment, ce qui lui avait valu de perdre aussitôt son statut de dauphin du guide Khomeyni : les funérailles de Montazeri, le 20 décembre, ont d’ailleurs relancé les manifs… Tandis que Moussavi, lui, a toujours refusé de revenir sur ces carnages, même devant les étudiants qui l’ont vivement interpellé lors de meetings en mai : « Où étiez-vous en 1988, et combien de personnes avez-vous tuées ? ».

C’est tout le paradoxe Moussavi : qualifié en 1988 de « Saint-Just de l’islam » par « L’Express », il a un lourd passé, que vingt années passées ensuite dans l’ombre du régime à pratiquer de nouveau la peinture abstraite ont eu tendance à faire oublier… Heureusement pour lui, l’Iran compte 70% de moins-de-30-ans qui ont donc la mémoire courte ! Après avoir été brièvement emprisonné sous le chah, Moussavi est d’abord et avant tout le poulain de l’imam Khomeyni et de l’ayatollah Beheshti, le théoricien du régime. Lors de la révolution de 1979, il dirige le bureau politique du Parti de la République islamique : apparatchik pur jus, il est le fondateur et rédacteur en chef du quotidien du parti, la « Pravda » khomeyniste. Ingénieur et architecte de formation devenu universitaire, il fut aussi l’un des leaders de la « révolution culturelle » consistant à fermer pour deux ans toutes les facs du pays…

Promu ministre des Affaires étrangères en 1981 contre la volonté du président Bani Sadr alors démis, il défend la prise d’otage à l’ambassade américaine dans les colonnes du « Herald Tribune » (10/10/1981). C’est ensuite à Khomeyni en personne et à son fils Ahmad qu’il doit d’être bombardé Premier ministre trois mois plus tard, puis maintenu en 1985 contre la volonté du président Ali Khamenei (aujourd’hui Guide suprême), qui l’exècre déjà ! Partisan de l’étatisation, Moussavi soutient l’effort de guerre (41% du budget en 1987) d’une main de fer en instaurant contrôle des prix et cartes de rationnement.

Sitôt Khomeyni mort et son ennemi Khamenei devenu Guide suprême, Moussavi est congédié, et le poste de Premier ministre supprimé. Mais il a eu le temps in extremis de relancer en juin 1989 le programme nucléaire civil voulu par le chah, que Khomeiny avait abandonné. Membre du Conseil suprême de la défense nationale et, jusqu’à aujourd’hui, du Conseil de discernement islamique (instance d’arbitrage du régime, s’est encore lui qui redonne une impulsion décisive sur le nucléaire en 2004 en poussant le président Khatami à s’impliquer.

Conseiller honoraire du président Rafsandjani (1989-1997) et plus écouté de son successeur réformateur Khatami (1997-2005), Moussavi, auréolé de son passé de Premier ministre de guerre, avait déjà été lui-même sollicité pour être candidat des réformateurs en 1997, et surtout en 2005. S’il s’est finalement dévoué en 2009, c’est, dit-il, pour sauver la « République islamique en danger », en se proclamant de Khomeyni jusque sur ses affiches. Son choix du vert, couleur de l’islam, pour sa campagne n’est pas seulement tactique : il souhaite toujours réformer le régime de l’intérieur, et non le renverser.

Malgré une partie de la rue qui réclame la « République iranienne » et non plus « islamique », il ne semble pas prêt pour l’instant à jeter aux orties le « velayat e faghi », qui consacre la prééminence du religieux sur le politique.

Fine observatrice de l’Iran, où elle a mené des enquêtes sociologiques, Azadeh Kian Thiébaut nuance : « Les événements ont transformé Moussavi, il m’a bluffée ! » Une preuve entre toutes : il met désormais en avant son épouse émancipée, Zahra Rahnavard, docteur en sciences politiques, qui fut la deuxième femme présidente d’université d’Iran.

De là à voir ce digne « fils » de la révolution laïciser l’Iran, cela risque de ne pas Allah de soi !
 

Le Canard Enchaîné – numéro 4654 – 6 janvier 2010

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