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Téhéran fait pression sur les féministes avant la journée du 8 mars

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Le Monde, 6 mars – par Marie-Claude Decamps – Ni provocation, ni violence. Elles s’étaient contenté d’affirmer leur droit « à manifester de façon pacifique » et avaient écrit des phrases de solidarité sur de petits panneaux blancs qu’elles brandissaient, bien en évidence, devant les locaux du Tribunal révolutionnaire à Téhéran où cinq d’entre elles étaient jugées, dimanche matin 4 mars.

Ce simple rassemblement de militantes féministes a pourtant suffi à provoquer une intervention musclée de la police. Trente-trois jeunes femmes ont été interpellées peu avant midi et certaines poussées sans ménagement dans un minibus aux rideaux tirés qui les a emmenées jusqu’à la prison d’Evin. Selon ses proches, l’une d’elles, Nahid Jafari, aurait eu des dents brisées, dans la bousculade lors de son arrestation.

Les cinq femmes qui étaient jugées (Nouchine Ahmad-Khorassaneh, Parvin Ardalan, Faridah Daoudi-Mohagir, Shahla Entessari, Soosan Tahmasebi) devaient répondre de l’accusation de « perturbation de la sécurité » et « menées subversives » pour avoir organisé le 12 juin 2006 un rassemblement de femmes dans Téhéran, jugé « illégal ». Elles avaient voulu alerter l’opinion contre la discrimination dont les Iraniennes sont victimes dans la législation en vigueur qui ne donne pas, par exemple, la même valeur au témoignage d’un homme et d’une femme devant les cours de justice, ne permet pas aux femmes de demander le divorce ou ne leur accorde aucune préférence pour la garde des enfants. Ce rassemblement avait été brutalement réprimé et quelque 70 personnes arrêtées, y compris des passants. Les cinq organisatrices ont été à nouveau détenues, dimanche, à leur sortie du Tribunal.

« Je pense que les autorités vont augmenter la pression avant le 8 mars, jour de la Journée (internationale) des femmes. Ils ne nous veulent pas dans la rue à manifester sous l’oeil des caméras étrangères », nous avait confié, quelques jours auparavant, Delaram, une jeune militante féministe en fin d’études. Cheveux courts découverts dans la quiétude de son petit appartement, jeans à la diable et polo court, Delaram recevait ses meilleurs amis. Thé, Nescafé, biscuits, rires et discussions interminables. Une réunion comme peuvent en tenir n’importe quels étudiants dans le monde.

A cela près que Delaram, à 24 ans, est déjà passée par la prison, justement pour avoir participé au rassemblement des femmes en juin 2006. Quatre jours d’interrogatoire, sans brutalité mais non sans menaces et incompréhension. Ses interrogateurs des services secrets à qui elle expliquait inlassablement : « Nous ne sommes liés à aucun parti politique, nous sommes pacifiques et indépendants », répliquaient sans comprendre : « Indépendants de quoi ? », tant, dit-elle, « penser par soi-même, ici, est un acte subversif ». Son ami Siavoosh, lui, a été arrêté trois fois. « Nous ne faisons rien de répréhensible, mais nous avons quand même tous un dossier à la police », dit-il fataliste. Après des mois d’incertitude, Delaram vient d’apprendre – justement à la veille du 8 mars – qu’elle sera jugée en juin.

La jeune femme et ses amis font partie de petits mouvements étudiants, dédiés aux droits des femmes, à celui des enfants, à l’aide aux malades du sida. « Durant la présidence réformatrice de Khatami nous avions encore l’espoir que le gouvernement ferait évoluer les choses, Khatami semblait s’être identifié à certains de nos combats mais il y a eu une répression très violente à l’université et, à présent, nous n’attendons plus rien de personne, dit Gholam-Reza, un étudiant en ingénierie. Nous essayons de créer une sorte de forum social étudiant et d’aider à construire une société civile capable de se prendre en charge elle-même et de réclamer ses droits. »

Et parce que les femmes, bien qu’elles représentent aujourd’hui 65 % des étudiants iraniens, sont toujours, comme le dit Delaram, « des citoyens de second ordre en Iran », elles sont devenues une priorité dans cette lutte pacifique. Tous les mouvements appuient une initiative intitulée « Un million de signatures pour les femmes ». Il s’agit de récolter au cours de réunions ou en faisant du porte-à-porte ce million de signatures pour soutenir dix revendications féminines et montrer au gouvernement que le malaise est profond. 60 000 signatures ont été recueillies déjà. On y trouve le Prix Nobel de la paix Shirin Ebadi, mais même la femme de l’ex-président Khatami et la petite-fille de l’imam Khomeiny, fondateur de la République islamique, Sarah Eshraghi.
Les pressions, là aussi, n’ont pas manqué. « Comme les réunions dans les rues ou à l’université sont interdites, on s’en sort avec des textes publiés sur des sites et des blogs. Mais ils sont presque aussitôt censurés, raconte Delaram. C’est, ajoute-t-elle en riant, de l’activisme virtuel. »

En province, la situation n’est pas plus facile. A Rasht, près de la mer Caspienne, Zohrah et son mari Maziar, bien que très jeunes, ont effectué chacun un séjour en prison. La veille du jour où Zorah devait commencer la campagne locale pour les signatures, elle a été convoquée par les services de renseignement et interrogée trois heures, pour la dissuader d’y participer. « En prison, dit-elle, j’ai vu des femmes oubliées, condamnées sans avoir les moyens de s’offrir un avocat. Elles m’ont parlé de leurs craintes, de leurs humiliations, des violences conjugales : quelle Iranienne moderne et éduquée voudrait mener cette vie-là ? Il faut changer cela. »

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