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Sarkozy, Kouchner et l’Iran nucléaire

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Le Monde, 20 septembre – par Natalie Nougayrède – L’entrée en jeu de Nicolas Sarkozy dans la crise du nucléaire iranien a donné lieu à un changement de rhétorique. Le langage diffère de celui qu’employait Jacques Chirac, mais l’objectif reste le même : prévenir la déflagration régionale que pourraient entraîner des frappes militaires américaines ou israéliennes sur l’Iran.

M. Sarkozy n’a pas, à l’égard de l’Iran des mollahs, le même bagage psychologique que M. Chirac. Ce dernier était très à l’écoute des milieux sunnites libanais, et gardait un souvenir aigu de la crise des otages français au Liban dans les années 1980, lorsqu’il était premier ministre, ainsi que des attentats perpétrés en France par des groupuscules terroristes téléguidés de Téhéran. La France et l’Iran se livraient alors une sourde guerre secrète, avec des contentieux comme le soutien militaire français à l’Irak de Saddam Hussein ou l’affaire du remboursement du prêt Eurodif.

M. Chirac a souvent exprimé en privé – notamment lors d’un dîner avec George Bush, en février 2005 – une profonde méfiance à l’encontre du régime iranien et des chiites, jugés prompts à la dissimulation et la tromperie. A partir de l’été 2006, quand la guerre a éclaté entre Israël et le Hezbollah au Liban, suivie du déploiement d’un contingent français au sein de la Finul dans le sud du pays, il avait multiplié les appels au dialogue avec l’Iran, soucieux de neutraliser sa capacité de nuisance dans la région.

M. Chirac tentait alors une diplomatie secrète, envisageant, en janvier de cette année, l’envoi d’un émissaire de haut rang à Téhéran, initiative qui n’inspira pas confiance à Washington. Le même mois, alors que les Etats-Unis venaient de déployer des porte-avions dans le Golfe, M. Chirac minimisait, devant des journalistes, le danger d’une bombe nucléaire iranienne, expliquant en substance que la dissuasion fonctionnerait. L’Elysée s’efforça de recadrer ses propos, mais le message s’était brouillé. Il flottait dans l’air une certaine résignation à l’idée que l’Iran, au bout du compte, aurait la bombe.

Le paradoxe est qu’en coulisses, les diplomates français oeuvraient activement à l’élaboration de nouvelles sanctions à l’ONU, notamment celles visant, pour la première fois, les pasdarans, l’armée idéologique du régime iranien. Mais M. Chirac ne croyait pas en l’efficacité des sanctions.

Nicolas Sarkozy et son ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, ont voulu mettre fin à ces ambiguïtés. Depuis la fin du mois d’août, le langage émanant de Paris vise à mettre cartes sur table, à souligner la gravité des enjeux. La crise est entrée dans une phase aiguë car l’Iran approche du seuil des 3 000 centrifugeuses qui permet de produire en un an assez de matière fissile pour fabriquer une bombe atomique. Le vote à l’ONU d’une troisième résolution sur des sanctions apparaît compromis car Moscou veut d’abord privilégier la mise en oeuvre d’un accord de coopération conclu entre l’Iran et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). M. Sarkozy a déclaré qu’une « alternative catastrophique » se présenterait si la diplomatie n’aboutit pas : « La bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran. »

M. Kouchner a évoqué la possibilité d’une « guerre », tout en précisant qu’il s’agissait de l’éviter en misant sur des sanctions accrues. Le nouveau vocabulaire français vise à convaincre le régime iranien que le scénario militaire est à prendre au sérieux, et qu’il ne doit pas se voiler la face en pensant que les difficultés américaines en Irak constituent une garantie d’invulnérabilité. Il y a à Téhéran un certain déni du danger, s’inquiètent en effet des diplomates.

Par leur escalade verbale et leur approche offensive sur les sanctions, les dirigeants français envoient le signal à l’administration Bush et à Israël que la France campera sur une position d’intransigeance. Une fois cette assurance fournie, s’agit-il de se ménager un espace pour tenter des initiatives diplomatiques particulières ? M. Kouchner doit rencontrer son homologue iranien, Manouchehr Mottaki, la semaine prochaine, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York. Il a confié à des journalistes, lors de son récent voyage à Moscou, qu’il n’excluait pas de se rendre en Iran, le moment venu. Un émissaire français, Jean-Claude Cousseran, a déjà fait le voyage à plusieurs reprises, officiellement pour parler du Liban.

La double approche française – sanctions accrues, hors ONU, et offre parallèle de « négocier, négocier, négocier sans relâche », comme le dit M. Kouchner – pourrait fournir des arguments à la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice. Au sein de l’administration Bush, celle-ci veut privilégier la voie diplomatique. Mais elle se trouve sous pression car depuis qu’elle a convaincu M. Bush, en mai 2006, d’associer les Etats-Unis à l’offre européenne de coopération avec l’Iran, Mme Rice ne peut se prévaloir d’aucun résultat tangible. L’Iran n’a pas suspendu ses activités d’enrichissement d’uranium. Les partisans du recours à la force redonnent de la voix à Washington. Des pressions financières permettraient, espère-t-on à Paris, de renforcer le camp des « pragmatiques » à Téhéran qui voudraient éviter le scénario de la confrontation totale.

Et si cela ne marchait pas ? Dans son discours de politique étrangère, le 27 août, M. Sarkozy déclarait que « l’Iran doté de l’arme nucléaire est (pour lui) inacceptable ». Il n’a pas précisé si, pour la France, des frappes militaires seraient inacceptables. Mais il a signifié que ce serait, à ses yeux, une catastrophe. Le 26 avril, alors en campagne électorale, M. Sarkozy avait affirmé « ne pas pouvoir envisager » que les Etats-Unis commettent « l’erreur » d’intervenir militairement en Iran. Il était interrogé à propos d’un scénario d’invasion au sol, et non de frappes aériennes ciblées.

M. Kouchner a eu l’occasion d’exposer son point de vue sur le principe d’une action militaire contre l’Iran. C’était dans un texte publié en novembre 2006 par la revue Politique internationale, intitulé « Diplomatie française, une affaire intérieure ? ». « Je m’afflige, écrivait-il à propos du programme nucléaire iranien, du silence de nos gouvernants qui refusent obstinément d’alerter le peuple sur ce danger réel. Sans conscience partagée des enjeux iraniens, comment espérons-nous légitimer une nécessaire réaction de défense ? Il a fallu des années d’images de Sarajevo, pourtant située sur notre continent, pour que l’opinion publique française approuve le principe d’envoi de troupes dans les Balkans ! Comment crédibiliser la négociation si nous ne sommes pas capables, un jour, d’intervenir aux côtés de nos alliés à Téhéran ? »

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