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Les frondeurs de Téhéran

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ImageLe Figaro Magazine: par Delphine Minoui – La résistance s’organise. Depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, en juin dernier, les Iraniens inventent de nouveaux modes de contestation : graffitis, vêtements de couleur verte, inscriptions sur les billets de banque… Mais, à mesure que se multiplient les manifestations, la répression se fait de plus en plus violente.

Le plus difficile, c’est de ne pas se faire attraper !» murmure Hamid. Contacté par téléphone à Téhéran, l’étudiant iranien nous raconte son rituel nocturne. A la nuit tombée, une fois les policiers de son quartier assoupis dans leurs guérites, il retrouve ses amis, spray de peinture dans le sac à dos, devant un nouveau mur. «On choisit toujours un endroit différent. L’un d’entre nous monte la garde, pendant que les autres font leurs graffitis», glisse-t-il. Sauf que, depuis six mois, les slogans ont changé. Au placard, hommages rebelles à Metallica et 2Pac, dans un pays où la musique occidentale n’a officiellement pas le droit de cité, mais où la fronde passe souvent par la culture. Aujourd’hui, les messages sont plus incisifs. Plus politiques, aussi. Ses deux derniers faits d’armes en disent long. «Mort à Khamenei, le meurtrier», «Mort aux bassidjis qui tuent leurs frères», enragent les mots calligraphiés en persan et teintés de colère. En deux petites phrases, tout est dit : la colère de voir le Guide suprême – jusqu’ici resté intouchable – orchestrer la répression contres les manifestations postélectorales et celle, également, de voir les miliciens islamistes s’attaquer, sans répit, aux protestataires.

«Avant, je me battais, comme beaucoup de jeunes de mon âge, pour plus de liberté. La politique, ce n’était pas ma tasse de thé. Mais depuis la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en juin dernier, c’est notre dignité qui a été bafouée», souffle Hamid. Et selon lui, à double titre : «Parce que les résultats du scrutin ont été truqués, et parce qu’au lieu d’écouter nos revendications, on préfère nous étouffer.» Résultat : «Le régime est allé trop loin, je ne peux plus me taire !» ajoute-t-il. Un cri du cœur partagé par des centaines de milliers d’Iraniens qui déjouent, au quotidien, la répression, en bravant l’interdit de manifester. Pour eux, chaque occasion est à saisir : commémoration officielle, fête nationale, cérémonie religieuse… A chaque fois, les appels à manifester sont diffusés par textos, courriels, et messages personnalisés postés sur Facebook.

Dans les foyers plus modestes qui n’ont pas accès à l’internet, c’est le bouche-à-oreille qui fait office de messagerie. Un vaste réseau informel et spontané qui s’organise, de Téhéran aux villages de province, sur les banquettes des taxis collectifs, dans les files d’attente des arrêts de bus, sur les bancs des facultés… Et qui explique pourquoi le mouvement de protestation parvient à résister aux coups de ciseaux des policiers du web qui s’évertuent, tant bien que mal, à filtrer les blogs et les réseaux Twitter.

Les insoumis ont surpris par leur hardiesse et leur créativité

Signe d’une détermination à toute épreuve, les célébrations chiites de l’Achoura, le week-end dernier, ont rapidement dégénéré en véritables combats de rues entre manifestants et miliciens islamistes. «Nous nous battrons, nous mourrons mais nous reprendrons l’Iran !» hurlaient certains protestataires. «Un nouveau cap a été franchi», relève un journaliste iranien. «Plus la répression se renforce, plus l’opposition se radicalise. C’est dangereux», s’inquiète-t-il.

Selon lui, l’escalade de la violence risque d’occulter les mille et une petites formes de désobéissance civile que s’ingénient à déployer pacifiquement les Iraniens pour exprimer, comme Hamid, leur désespoir. En quelques mois, les insoumis de la République islamique ont, en effet, surpris leurs adversaires par leur hardiesse et leur créativité. Avec la couleur verte, d’abord, qui se décline sous toutes les formes : foulards des filles, rubans autour du poignet, pousses de bambou accrochées aux pare-brise. Nouveau phénomène de mode, ces « V » de la victoire de couleur sabz (vert) qui fleurissent sur les billets de banque. Pur hasard du calendrier, le vert, couleur de l’espoir – et de l’islam – s’est retrouvé, un peu par coïncidence, être la couleur de la campagne électorale de Mir Hossein Moussavi, rival numéro un d’Ahmadinejad à l’élection du mois de juin, et principal leader de l’opposition actuelle. «Aujourd’hui, c’est devenu la couleur de la contestation», explique Mahsa, une Iranienne contactée à Téhéran.
A tel point que les speakerines de la télévision d’Etat ont récemment été sommées de renoncer aux tenues olive. A l’automne, un match de football retransmis en direct sur le petit écran iranien a dû, soudainement, passer au noir et blanc, après que les autorités eurent constaté le surplus de tee-shirts et banderoles vertes dans les gradins des spectateurs.

L’affaire n’a pas suffi à décourager les frondeurs de Téhéran. Loin des caméras occidentales – la presse étrangère ayant l’interdiction de couvrir manifestations et rassemblements spontanés -, la rébellion civile continue à déjouer les tours de vis. A l’université, les sit-in de protestation sont fréquents. Solidarité de certains professeurs aidant, de petites tables rondes s’organisent sur le vif. A chaque fois, les questions fusent dans tous les sens : quelle alternative au système actuel ? Un changement de régime est-il possible ? Ne vaut-il pas mieux le réformer de l’intérieur ? Le débat est large. Et il déborde aussi sur les mosquées et assemblées religieuses, de nombreux clercs réformistes étant de fervents acteurs du mouvement de contestation actuel. «Depuis l’avènement de la République islamique, les Iraniens avaient pris l’habitude de se replier dans l’espace privé. Aujourd’hui, on assiste à une reconquête des espaces communs, de Téhéran, la capitale, à la ville sainte de Qom», remarque Christian Bromberger, l’ancien directeur de l’Institut français de recherche en Iran.

Et gare aux représentants du régime qui oseraient défier les contestataires. Mohammad Hossein Saffar Harandi, ex-ministre de la Culture pendant le premier mandat d’Ahmadinejad (2005-2009), en a dernièrement fait l’expérience lors d’une visite surprise à l’université de Téhéran. C’est par « attentat à la chaussure » qu’il a été accueilli par les étudiants. Petit clin d’œil au fameux lanceur de soulier irakien qui s’en prit, l’année dernière, à l’ancien président américain, George W. Bush…

Cependant la fronde se paye au prix fort. En six mois, des dizaines d’étudiants ont été renvoyés de l’université pour avoir osé défier le pouvoir. D’autres ont perdu la vie sous les balles des miliciens. Mehdi Karoubi, un des leaders de l’opposition, a même révélé le cas de «plusieurs jeunes violés derrière les barreaux». Sans compter les centaines d’opposants, étudiants, journalistes et activistes qui sont actuellement sous les verrous de la prison d’Evin. Mais si l’étau se resserre sur l’opposition, la solidarité, elle, ne cesse de se renforcer. «C’est notre arme de survie ; car nous n’avons plus rien à perdre», raconte la cousine d’un jeune « martyr » de la contestation. Ainsi, une fois par semaine, mères et proches des victimes de la répression se réunissent symboliquement dans un parc de Téhéran.

Au risque de se prendre des coups de matraques et de finir, elles aussi, derrière les barreaux. Parfois, les protestataires peuvent même surprendre par leur aptitude à garder, malgré tout, le sourire. Et un sens aigu de l’autodérision. Depuis l’arrestation d’un leader étudiant, Madjid Tavakoli, de nombreux Iraniens se sont « travestis » sur leur page Facebook, en posant avec un foulard sur la tête… Un pied de nez adressé directement à la police de Téhéran qui accuse le jeune homme d’avoir cherché à s’enfuir en se déguisant en femme, le corps recouvert du traditionnel tchador noir… Force des nouvelles technologies oblige, la profusion de vidéos, saisies à bout de téléphone portable – et aussitôt postées sur YouTube – par un grand nombre d’Iraniens de l’intérieur, donne un aperçu de cette résistance civile aux multiples facettes.

Ici, des manifestants encerclent, à l’entrée d’un immeuble, plusieurs membres des forces antiémeutes en leur demandant de s’excuser. Là, une poétesse croule sous une pluie d’applaudissements, après avoir récité, lors d’une assemblée, quelques vers en hommage aux manifestants disparus. Mais sous le poids renforcé de la répression, les mots ne risquent-ils pas de céder la place à des actes plus violents ? «J’espère que le pouvoir finira par entendre nos appels pacifiques. Sinon, on peut s’attendre au pire», prévient Hamid.

 

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