Dans une rare manœuvre diplomatique, le roi d’Arabie saoudite Salmane ben Abdelaziz Al Saoud a adressé le mois dernier un avertissement sévère au guide suprême du régime iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, exhortant le régime à prendre au sérieux le projet nucléaire du président américain Donald Trump, sous peine de déclencher une guerre, notamment avec Israël.
Selon quatre sources proches du dossier – deux responsables du régime iranien et deux membres des gouvernements du Golfe –, le message a été transmis par le fils du roi et ministre saoudien de la Défense, le prince Khaled ben Salmane, lors d’une visite secrète à Téhéran le 17 avril. La lettre confidentielle, adressée personnellement à Khamenei, exprimait les profondes inquiétudes de l’Arabie saoudite face à l’escalade de l’instabilité régionale et au risque d’un conflit militaire.
Une visite confidentielle face à l’escalade des menaces
Bien que rapporté par les médias à l’époque, le voyage du prince Khaled n’a pas révélé le caractère sensible de sa mission. Il s’agissait de la première visite en Iran d’un membre important de la famille royale saoudienne depuis plus de deux décennies. Cette réunion confidentielle s’est tenue au palais présidentiel du régime iranien et a réuni de hauts responsables du régime : le président Massoud Pezeshkian, le chef d’état-major des forces armées Mohammad Bagheri et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi.
Au cours de cette rencontre, le prince Khalid, ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington pendant le premier mandat de Trump, a averti les responsables du régime iranien que Trump était impatient de voir des négociations s’éterniser. Selon deux sources arabes, l’envoyé saoudien a souligné que les États-Unis cherchaient une résolution rapide du conflit nucléaire et que la fenêtre diplomatique se fermait rapidement.
Cette visite est intervenue peu après l’annonce inattendue de Trump de l’ouverture de négociations directes avec Téhéran, visant à freiner les ambitions nucléaires du régime iranien en échange d’un allègement des sanctions. Trump a fait cette déclaration aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou à Washington, qui faisait pression en faveur d’une éventuelle frappe militaire sur les sites nucléaires iraniens.
Un choix difficile : diplomatie ou guerre
Des sources ont indiqué que le message du roi Salmane exhortait les dirigeants du régime iranien à privilégier la diplomatie à la confrontation, suggérant qu’un accord avec Washington serait préférable à une éventuelle frappe militaire israélienne. « La région, déjà déstabilisée par les conflits à Gaza et au Liban, ne peut se permettre une nouvelle guerre », a déclaré le prince Khalid, cité par une source.
Reuters a noté qu’aucun responsable iranien ni saoudien n’a répondu aux demandes de commentaires sur la réunion ou le message.
Une fragile détente
Téhéran et Riyad sont historiquement en désaccord, empêtrés dans une rivalité alimentée par des divisions sectaires, des conflits par procuration et les attaques de 2015 contre les missions diplomatiques saoudiennes en Iran. Cependant, grâce à la médiation chinoise, les relations diplomatiques ont repris en mars 2022 après des années de gel.
Malgré ce dégel, l’influence régionale du régime iranien s’est affaiblie au cours des deux dernières années. Les opérations israéliennes ont porté un préjudice considérable aux alliés de Téhéran à Gaza et au Liban, tandis que la chute de Bachar el-Assad en Syrie a encore affaibli la position régionale de Téhéran. Parallèlement, les sanctions occidentales ont lourdement pesé sur l’économie iranienne, dépendante du pétrole.
Ce nouveau contexte géopolitique a permis à l’Arabie saoudite d’accroître son influence diplomatique. Mohanad Haj Ali, directeur adjoint de la recherche au Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center, a déclaré à Reuters que l’Arabie saoudite souhaitait éviter un conflit régional susceptible de compromettre ses ambitieux projets de développement économique.
Signaux contradictoires en provenance de Téhéran
L’impact de l’avertissement saoudien sur les dirigeants du régime iranien reste incertain. Selon les sources, le président Pezeshkian a répondu que le régime était ouvert à un accord nucléaire susceptible d’alléger la pression économique par la levée des sanctions. Cependant, les responsables du régime iranien ont exprimé leur scepticisme quant à l’approche « imprévisible » de l’administration Trump, tolérant parfois un enrichissement limité, tandis qu’à d’autres moments, elle exigeait le démantèlement complet des capacités nucléaires du régime iranien.
Trump a clairement indiqué qu’en cas d’échec diplomatique, des options militaires seraient envisageables. Une source iranienne a rapporté que Pezeshkian avait réaffirmé la volonté de Téhéran de négocier, tout en précisant que le régime iranien n’abandonnerait pas son programme d’enrichissement uniquement pour apaiser les États-Unis.
Les négociations nucléaires en cours entre Téhéran et Washington ont déjà connu cinq cycles, mais des questions clés, notamment l’enrichissement de l’uranium, restent en suspens. Reuters a rapporté en début de semaine que le régime iranien pourrait envisager de suspendre temporairement l’enrichissement si ses avoirs gelés étaient débloqués et si son droit à l’énergie nucléaire pacifique était reconnu. Cependant, cette information a été démentie par le ministère iranien des Affaires étrangères via l’agence de presse semi-officielle Fars.
Assurances et avertissements de Riyad
Outre la question nucléaire, le prince Khalid aurait appelé les responsables du régime iranien à revoir leurs politiques régionales plus larges. Il a souligné que des changements dans l’approche du régime iranien, notamment son soutien aux milices régionales, seraient bien accueillis par Riyad et pourraient contribuer à apaiser les tensions régionales.
Parallèlement, le ministre saoudien de la Défense a mis en garde Téhéran contre toute provocation des États-Unis par des actions directes ou par l’intermédiaire de ses intermédiaires régionaux. Il a souligné que la réponse potentielle de Trump serait probablement bien plus dure que celle de ses prédécesseurs, Barack Obama et Joe Biden.
Cependant, le prince Khalid a également apporté une assurance essentielle : l’Arabie saoudite ne permettrait pas que son territoire ou son espace aérien soient utilisés pour des opérations militaires américaines ou israéliennes contre l’Iran.
Conclusion
La réunion secrète et le message confidentiel du roi Salmane représentent un moment important dans la diplomatie du Golfe. Alors que les tensions dans la région s’intensifient et que la possibilité d’un conflit majeur se profile, l’Arabie saoudite s’est positionnée à la fois comme un médiateur prudent et un acteur stratégique, exhortant l’Iran à saisir ce qui pourrait être une opportunité de plus en plus réduite pour une résolution pacifique.

