Iran and its NeighboursIrakLa capture des marins britanniques est "tactique et stratégique"...

La capture des marins britanniques est « tactique et stratégique » pour l’Iran

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Le Monde, 29 mars – Interview de Barah Mikaïl, chercheur à l’Iris – Le Royaume-Uni a affirmé, mercredi 28 mars, disposer de données satellite et de cartes prouvant que les quinze marins britanniques se trouvaient à près de 1,7 mille nautique (3,15 km) à l’intérieur des eaux territoriales irakiennes au moment de leur capture par l’Iran.

– Est-ce que ces preuves sont solides ?

Chacun essaie de faire valoir ses arguments. Les Britanniques avancent des preuves de leur bonne foi et les Iraniens en font de même. Mais à mon sens, la question de savoir si les Britanniques ont raison ou non n’est pas la bonne. La suite de cette affaire ne dépendra pas de ce que les Britanniques avancent comme preuves car la position de l’Iran ne variera pas. L’essentiel est la pierre d’achoppement entre l’Iran et la Grande-Bretagne dans les tractations sur la question du nucléaire iranien au Conseil de sécurité de l’ONU.

Les Iraniens sont prêts à s’en prendre à des intérêts britanniques, et ils l’ont prouvé, mais je doute fort qu’ils soient prêts à opérer de la même façon avec des intérêts américains. C’est tactique et stratégique. Tactique car c’est pour Téhéran une manière d’essayer d’influer sur le positionnement de la Grande-Bretagne vis-à-vis de la question du nucléaire. Et stratégique au sens où les Iraniens escomptent une contrepartie politique de la part des Britanniques. Il s’agit de les mettre en garde et de leur signifier que leur position actuelle – critique vis-à-vis du programme nucléaire iranien – risque de provoquer de nouvelles représailles de ce type.

– La ministre des affaires étrangères britannique, Margaret Beckett, a annoncé, mercredi, le gel des échanges bilatéraux avec l’Iran. Que cela signifie-t-il ?

Tout cela s’apparente à une surenchère diplomatique. Londres veut faire comprendre à Téhéran que tout éventuel fléchissement de sa part sur la question du nucléaire ne sera pas de mise tant que durera cette affaire. Et parallèlement, Londres souhaite aussi signifier que la Grande-Bretagne pourrait encore être à même de nuancer ou de modérer une approche américaine qui est plus agressive vis-à-vis de l’Iran.

– Est-ce que l’annonce de la libération, ces prochains jours, de la seule femme britannique détenue parmi les quinze marins est un signe de bonne volonté de la part de l’Iran ?

En 2004, trois soldats britanniques avaient été kidnappés par l’Iran en Irak et avaient été relâchés au bout de deux ou trois jours. Aujourd’hui, la détermination iranienne est manifestement plus forte. Mais l’annonce de cette libération est clairement un signe de bonne volonté de la part de Téhéran… qui attend une contrepartie. Là encore dans le dossier du nucléaire : c’est le signe d’une volonté de négocier avec les Britanniques mais aussi le début d’un processus de donnant-donnant initié par les Iraniens.

– Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a proposé, mercredi, de jouer les médiateurs. Quel est le rôle de la Turquie dans cette histoire ?

En Irak, l’Iran et la Turquie poursuivent un objectif commun, celui de combattre le PKK, le Parti des travailleurs kurdes, car ils craignent un soulèvement kurde dans leurs territoires. Cette communauté d’intérêt implique un rapprochement de type diplomatique. La Grande-Bretagne cherche donc à exploiter ce bénéfice turc à son avantage. On sait également que la Turquie aspire à l’intégration dans l’Union européenne et, en ce sens, elle cherche à prouver qu’elle peut participer d’un rapprochement entre les Européens et les Iraniens. La Grande-Bretagne est consciente de ce fait et elle n’a aucune raison objective de s’en priver.

– Est-ce qu’une escalade de la situation est à craindre ?

Une escalade n’est pas totalement exclue mais elle ne serait pas à l’avantage de l’Iran. Le prolongement de cet état de tension risquerait de radicaliser la posture diplomatique britannique sur le nucléaire iranien. Rien n’empêcherait Londres de rejoindre la rhétorique américaine. Tout comme rien ne l’empêcherait de peser sur la France pour aller vers un raidissement des postures des membres du Conseil de sécurité de l’ONU.

La menace militaire de l’ONU n’est pas non plus exclue si le Conseil de sécurité considère la position iranienne en matière de nucléaire comme une menace pour la paix. Mais sans en arriver là, il pourrait adopter de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran qui risqueraient de l’affaiblir sur le plan intérieur.

Barah Mikaïl est chercheur spécialisé dans le Moyen-Orient à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

Propos recueillis par Raphaëlle Besse Desmoulières

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