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Téhéran et ses incertitudes

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Le Figaro, 17 mai – PAR MOHAMMAD-REZA DJALILI*- 2005 est pour l’Iran une année charnière chargée d’incertitudes qui peuvent entraîner d’importantes conséquences quant à l’avenir de ce pays. En effet, que ce soit sur le plan externe ou à l’intérieur du pays, les évolutions qui se dessinent peuvent modifier sensiblement les rapports de forces, élargir les fractures et accentuer les tensions.
Le contexte international de l’Iran est pour l’heure essentiellement marqué par les délicates négociations entre Téhéran et la troïka européenne, formée par l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, au sujet du programme nucléaire iranien. Ces négociations, qui depuis mars 2005 sont aussi soutenues par les Etats-Unis, se déroulent dans un climat tendu et progressent (si progression il y a) très lentement.

Pour le moment, elles servent surtout à éloigner le spectre d’une nouvelle crise internationale qui pourrait commencer par une saisine du Conseil de sécurité, conduire à des interventions militaires et même à l’enclenchement d’une nouvelle guerre. Si, pour le moment, nous n’en sommes pas là, le risque d’un dérapage ne peut cependant être totalement écarté, cela d’autant plus que les arguments avancés par Téhéran quant à son option irrévocable pour le nucléaire pacifique ont du mal à convaincre tout le monde, à l’extérieur comme d’ailleurs à l’intérieur du pays, tant la possession de l’armement nucléaire serait du pain bénit pour le régime islamique.

Au niveau régional, l’Iran doit tenir compte de nouvelles donnes qui ne lui sont pas nécessairement favorables. Ainsi, la victoire chiite et kurde aux élections législatives irakiennes de janvier 2005, la nature pluraliste de ce scrutin, la transformation de l’Irak en Etat de type fédéral, etc., peuvent être porteurs d’inquiétudes pour le pouvoir iranien. La victoire chiite en Irak renforce le courant quiétiste et anti-velayat-e faqih («la tutelle du juriste théologien» sur toutes les institutions politiques et militaires iraniennes, c’est-à-dire l’autorité absolue et à vie du guide, Ali Khamenei) au sein du chiisme en général. L’accession des chiites au pouvoir en Irak peut aussi favoriser la prééminence progressive de Nadjaf sur Qom, dont les ayatollahs iraniens ont voulu faire le centre du chiisme révolutionnaire.

De même, le refus du grand ayatollah Sistani de participer directement à la vie politique de l’Irak contribue à délégitimer l’implication directe du clergé iranien dans la politique politicienne. Par ailleurs, l’amélioration de la situation politique des Kurdes en Irak ne peut évidemment pas laisser indifférents les Kurdes iraniens qui ont eux aussi des revendications culturelles et économiques mais qui, de plus, majoritairement de confession sunnite, ont des griefs contre un pouvoir ultrachiite qui marginalise comme jamais les sunnites iraniens (environ 15% de la population). Enfin, le mode de scrutin appliqué en Irak, où tous les partis politiques ont le droit de participer aux élections, est aux antipodes de la «démocratie islamique» pratiquée par Téhéran où seules les tendances islamistes, après une sévère sélection, peuvent présenter des candidats. La mise en parallèle des deux modes d’élection discrédite encore davantage le modèle islamique d’élection aux yeux de la population iranienne.

Mais, toujours au plan régional, un autre événement réduit aussi la marge de manoeuvre iranienne. Le retrait syrien du Liban est très mal ressenti à Téhéran dans la mesure où, depuis un quart de siècle, la Syrie est considérée comme le seul allié de la République islamique au Moyen-Orient. C’est par l’entremise de ce pays que l’Iran a mis en place toute sa politique en direction du Proche-Orient. L’aide de Téhéran à la formation du Hezbollah libanais a toujours transité par la Syrie qui, en échange, a bénéficié des largesses iraniennes en matière économique et pétrolière. Ce sont aussi les liens tissés avec Damas qui ont permis à Téhéran de développer des rapports étroits avec le Hamas et le Djihad islamique afin de jouer un rôle dans le conflit israélo-palestinien. Le front anti-israélien formé ainsi par la Syrie et l’Iran subit un revers important avec l’affaiblissement général des capacités d’action de Damas au-delà de son territoire national.

Les changements du contexte géopolitique de l’Iran coïncident aussi avec la transformation du paysage politique interne du pays. L’échec de la politique réformiste du gouvernement Khatami, évident depuis plusieurs années, a été pour ainsi dire confirmé par les élections parlementaires de février 2004 marquées par une faible participation et remportées haut la main par les conservateurs. Il est fort probable qu’il en aille de même pour l’élection présidentielle du 17 juin prochain, dont l’enjeu principal est sans doute plus le nombre de participants que le choix du nouveau président.

Parmi les candidats en liste se trouve Ali Akbar Rafsandjani, qui, bien que n’ayant pas encore posé officiellement sa candidature, est présenté comme le grand favori. Ayant déjà occupé le poste de président de la République de 1989 à 1997, Rafsandjani est, depuis la fondation de la République islamique, un acteur clé du régime. Ce conservateur, connu pour son pragmatisme, est un homme très riche, puissant, contrôlant des réseaux influents qui transcendent les factions islamistes rivales.
Autoritaire et partisan d’une politique répressive à l’égard des opposants au régime, il est aussi très impopulaire : aux élections législatives de février 2000, il n’est pas parvenu à se faire élire comme simple député au Parlement islamique. Mais, faute de mieux il a des chances d’être élu cette fois à la présidence de la République.

Que ce soit Rafsandjani ou un autre, le prochain président de la République islamique devra affronter des défis sans précédent parmi lesquels figurent le règlement de la question nucléaire, la mise en place d’une politique étrangère cohérente, en rapport avec l’évolution de la situation internationale et régionale, ce qui nécessitera une révision de fond en comble des principes qui ont régi cette politique depuis vingt-cinq ans. Tâche rude s’il en est, dans la mesure où les orientations en matière de politique extérieure sont un des principaux enjeux des luttes factionnelles au sein du régime. Sur le plan politique et économique, les nouveaux conservateurs rêvent tous du modèle chinois : croissance économique sans libéralisation politique. Ils oublient cependant que, d’une part, l’Iran n’est pas la Chine et que, d’autre part, la priorité d’une majorité d’Iraniens n’est pas exactement aujourd’hui celle des clans cléricaux qui les dirigent déjà depuis trop longtemps.
* Professeur à l’Institut universitaire des hautes études internationales de Genève, vient de publier Géopolitique de l’Iran, Editions Complexe, Bruxelles 2005.

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