IranIran (actualité)Mahmoud Ahmadinejad, le grand frère du peuple

Mahmoud Ahmadinejad, le grand frère du peuple

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Le Monde, 15 mars – par Marie-Claude Decamps – Il neige sur Racht. Les routes sont à peine dégagées et une gangue de boue gelée recouvre champs et montagnes. Heureusement, il y a dix jours, lorsque Mahmoud Ahmadinejad est venu, le temps était clément.

Sa photo géante, sourire et mains jointes comme dans un remerciement, est toujours là, au centre de Racht, la capitale de la province de Guilan, près de la mer Caspienne, où le président, dans son désir de « rapprocher le gouvernement du peuple », a effectué sa 25e tournée provinciale depuis son élection, en 2005. Pendant quatre jours, tout le pays a vécu à l’heure de Racht ; on y a même tenu le conseil des ministres. Et, comme M. Ahmadinejad s’est engagé à « apporter l’argent du pétrole à la table de chaque Iranien », forcément, on a multiplié les promesses.

Dans ses modernes bureaux qui dominent les vieilles maisons à rambardes de bois, Ali Abdolati, le gouverneur de la province, jubile : « Il y avait un monde fou pour écouter le président ! » Puis il fait ses comptes : M. Ahmadinejad a promis de donner, d’ici six mois, l’équivalent de 500 millions de dollars aux entreprises qui créeront du travail pour les jeunes (un acompte « a été versé à l’avance »). Il a promis 30 000 nouveaux emplois, la création d’un pôle pétrochimique dans la région, celle de 60 complexes touristiques et l’introduction de 1,3 milliard d’alevins pour renouveler le poisson de la Caspienne. C’est tout ? « Non, dit-il, il y a aussi le tramway pour Racht, un auditorium et le traitement de la nappe phréatique polluée. » Et il y croit ? Le gouverneur, gêné, réplique : « Il a promis ! » Puis, comme pour se rassurer, lance un oeil discret sur la photo où on le voit en uniforme, durant la guerre Iran-Irak, aux côtés de celui qui est devenu le Guide de la révolution, Ali Khamenei. « Je connais bien le Guide », dit-il, du ton appuyé de celui qui se dit que ça peut servir.

Dans la boue jusqu’aux chevilles, avec son bonnet de laine et son air d’acteur de théâtre, Saïd Chokri fait visiter ses deux serres au plastique rafistolé. Les promesses, cet ingénieur agricole de 31 ans s’en méfie. Il s’est fait piéger par celle que le ministère de l’agriculture a publiée dans la presse il y a cinq ans : « On recherche des ingénieurs agricoles pour un projet de serres pilotes à côté de Racht. » Désespérant de trouver un travail correspondant à ses compétences, comme 50 % des jeunes diplômés iraniens au chômage, il est venu du Sud et a reçu en partage quatre serres à gérer. Il a reçu aussi une consigne : « Cultiver des bananes » – « Des bananes, ici, avec la neige ! » – et deux prêts de 20 000 et 10 000 dollars à 14 % d’intérêt pour démarrer. Au bout de deux ans, avec des factures de 1 400 dollars par an pour chauffer une serre, personne ne s’en sortait. Les planificateurs du ministère ont renoncé aux bananes : « Faites ce que vous voulez, mais remboursez ! » était le nouveau mot d’ordre.

Parmi les serres en ruine, 50 ingénieurs sur les 250 prévus s’accrochent. Saïd et sa femme Leila vivent dans la cabane à outils, avec engrais et pesticides, et font des concombres vendus 30 centimes le kilo : « On travaille dix heures par jour juste pour payer l’intérêt de la dette. » Aux experts effarés venus avec le président, Saïd a demandé : « Au moins mettez nos dettes à intérêt zéro. » Ils ont dit qu’ils étudieraient le cas. Il y croit ? « J’ai voté Ahmadinejad, je veux le croire. Et puis, ai-je le choix ? »

Dans son entreprise textile sinistrée (90 % des usines textiles de la région ont fermé), Gholamreza Heshmatkabourdvand, ex-manager d’une société allemande, raconte, lui, les promesses non tenues de la privatisation. Il a acheté, il y a quatre ans, quand le gouvernement, conscient de ce que le secteur public trop lourd nécessitait une ouverture au privé, a dénationalisé l’usine de filature. Sauf que personne ne lui a dit que l’entreprise avait 5,5 millions de dollars de dettes et était en faillite, à cause d’une gestion qui n’a anticipé ni la nécessaire modernisation des machines ni l’arrêt des subventions aux produits bruts. Depuis, Gholamreza se bat pour sauver ses 360 ouvriers et assainir ce qui peut l’être.

Dans la quiétude de son petit appartement, Maziar Mehr Poor, qui recueille des signatures pour obtenir le droit de libre association pour les ouvriers, parle aussi d’une promesse, celle qui n’a jamais été faite aux travailleurs : un emploi régulier. Des travailleurs qui, derrière la claque officielle, ont accueilli le président à Racht avec des panneaux disant : « Personne ne s’occupe de nous ! » Parmi eux, il y avait ceux de la mine de charbon de Sangrood, qui n’ont pas été payés depuis dix-sept mois, ou ceux de la Compagnie électrique Iran, sans salaire depuis deux ans. Ici, 70 % des ouvriers sont au chômage ou se battent pour des contrats temporaires à 150 dollars par mois.

Enfin, appuyé sur sa canne, Rassoul Mehraban, ex-collaborateur de l’ancien premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh, et qui, à 72 ans, survit en exploitant une salle de body-building, racontera la double vie des fonctionnaires « au service de l’Etat, le jour, fermiers, taxis ou même mendiants le soir ». « Les pétrodollars, dit-il, ont créé une classe de nouveaux riches. Il y a beaucoup d’égoïsme et de corruption. On ressemble au système soviétique avec ses choix absurdes et sa mauvaise planification. »

« LE PESSIMISME AUGMENTE »

Alors, le bilan de pareille visite ? Le journal local Guam a écrit une lettre ouverte au président : « M. le Président, vous êtes allé dans les rues de Racht. Si vous avez demandé aux gens quelles sont leurs préoccupations, ils vous ont répondu qu’ils n’ont pas de travail et que même les plus éduqués sont dans les rues comme vendeurs ambulants… Le pessimisme et le cynisme augmentent. Cette province a donné 8 000 martyrs à la révolution, on mérite plus de justice et une meilleure vie. »

Allant plus loin, à Téhéran, la presse réformatrice a conclu que 90 % des promesses faites durant les « tournées » présidentielles n’ont pas encore été tenues. « Ce sont les limites du populisme économique, commente l’économiste Saïd Leylaz. Le président Rafsandjani était libéral, Khatami, une sorte de socialiste, Ahmadinejad n’a pas de ligne directrice et que des projets à court terme. On est en train d’injecter dans l’économie toutes les liquidités de l’argent du pétrole pour mener cette politique. » Et un éditorialiste d’ajouter : « Le Guide parle de privatisation, mais le gouvernement s’en méfie, cela équivaudrait à créer une classe moyenne qui, avec la liberté d’entreprise, demanderait des libertés tout court. » En attendant, les frais de fonctionnement du gouvernement se sont accrus de 55 % en un an, l’inflation officielle est à 16 %, mais estimée à 20 % ; les prix de l’immobilier ont été multipliés par six et la productivité est tombée.

Aussi les manifestations se multiplient et les critiques pleuvent au Parlement. Le quotidien Teheran Times fustigeait, la semaine dernière, dans un éditorial, cette « politique économique faite par des amateurs », expliquant que, « cette année, beaucoup d’argent a été retiré du fonds de stabilisation du pétrole et injecté dans l’économie, créant une inflation très élevée, au détriment des plus pauvres et de ceux qui ont des revenus fixes ». « Le monde est braqué sur notre soi-disant bombe nucléaire, concluait Saïd Leylaz, mais la seule bombe sur le point d’exploser, ici, c’est celle de notre économie. »

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